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ENQUÊTE – Immersion dans une crèche sauvage à Casablanca

La Dépêche | 11 avril 2018 à 17 h 20 min | Mis à jour 11 avril 2018

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Les contraintes professionnelles des jeunes parents, l’absence de garderies publiques et les tarifs élevés proposés par les crèches privées ont donné naissance, dans les quartiers populaires de Casablanca, à un phénomène redoutable dont les victimes sont des enfants et des nourrissons .

 

A Derb Lbhira, dans l’ancienne Médina de Casablanca, tout le monde se débrouille comme il peut. Ce vieux quartier commerçant abrite évidemment un souk populaire et des échoppes traditionnelles allant de la sandwicherie à l’herboristerie, mais il est aussi le repaire de commerces beaucoup moins conventionnels comme… des crèches clandestines.

 

Profession, “Mourbya”

Pour arrondir leurs fins de mois et rendre service aux couples qui travaillent et ne peuvent garder leurs enfants, plusieurs femmes ont trouvé une combine plutôt lucrative en ces temps de disette: proposer un service de crèche à la journée qu’elles monnaient à 30 ou 40 Dhs.

 

Aïcha*, 55 ans et divorcée, est l’une de ces Mourbyate (“éducatrices”). “J’ai déjà élevé trois enfants, il n’en faut pas plus pour prendre soin des enfants des autres”, explique-t-elle pour justifier son activité, qu’elle sait contraire à la loi. Chaque mois, elle verse d’ailleurs 200 Dhs au moqaddem du quartier pour que les autorités ferment les yeux sur son activité.

 

Aïcha habite au rez-de-chaussée d’un vieil immeuble dans ce qui a tout l’air d’être une extension illégale. A peine le seuil franchi, impossible de ne pas être pris à la gorge par l’odeur pestilentielle dégagée par l’installation sanitaire sommaire: un lavabo posé à même le sol et des toilettes obstruées. 20 m2 à tout casser que Aïcha partage avec ses trois enfants: Hanane, 19 ans, accro au karkoubi, Hamid, 17 ans, délinquant notoire, et Hayat, tout juste 10 printemps. Les filles partagent une petite chambre à deux, pendant que l’unique garçon du foyer a son espace individuel aménagé. Restent 5m2 pour Aïcha… et la ribambelle d’enfants qu’elle accueille chaque jour.

 

 

“Taisez-vous, sales petits gosses”

Elle commence à les recevoir chaque matin à partir de 9 heures. Aujourd’hui, ils sont six à barboter dans le petit espace aménagé pour eux, dont deux nourrissons. Aïcha désigne du doigt deux enfants âgés de 4 et 6 ans et nous explique: “Leur mère les a déposés un jour de ramadan, il y a bientôt un an. Elle n’est jamais revenue les chercher. Ses voisins m’ont dit qu’elle avait disparu. Je ne sais même pas si elle est encore en vie. Depuis, je les garde en attendant de pouvoir contacter un membre de leur famille”, ajoute Aïcha en souriant aux deux enfants.

 

Aïcha accepte de recevoir les nourrissons à partir de quatre mois. Depuis plusieurs mois, elle accueille quotidiennement Anass, un bébé de 10 mois présentant des signes de handicap physique et mental, qui passe la journée à se rouler par terre et à manger tout ce qu’il trouve au sol, chose qui ne semble pas inquiéter sa “nounou” habituée à le voir ainsi. “Mskine, il est malade, il fait la même chose tous les jours et, pour dormir, il se colle au mur. Je crois qu’il a des bouffées de chaleur.

 

Quand Aïcha sort pour faire ses courses quotidiennes, c’est Hanane, sa fille de 19 ans, encore défoncée par sa prise de karkoubi de la veille, qui prend le relais et garde les enfants. À 13h, toujours à moitié endormie, tout ce qu’elle fait pour tenter de calmer les marmots consiste à élever la voix lorsqu’elle perd patience.

“Taisez-vous, sales petits gosses”, crie-t-elle aux enfants pour les faire taire quand ils pleurent.

Mais malgré les cris de Hanane, un bébé continue de sangloter, il semble avoir faim…  De mauvaise grâce, elle se déplace pour voir ce qui se passe, le prend pour le faire dormir près d’elle sans essayer de comprendre ce qu’il tente d’exprimer. Quelques minutes après, elle se rend compte de sa réponse inappropriée et se justifie:

“Je ne les frappe pas, je peux râler de temps en temps pour les calmer quand ils m’énervent, mais je ne peux pas m’en prendre à des petits enfants.”

 

Arrive l’heure du repas. “Pour les nourrissons, j’exige des mamans qu’elles fournissent un biberon de lait pour la journée. Quand elles ne le font pas, je dépanne avec du lait pour adultes. Quant aux autres, ils mangent la même chose que nous”, explique Aïcha.

 

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“La crèche est un luxe que je ne peux me permettre”

Vers 17h, la première maman, Najat, arrive pour récupérer son garçon, Hamza, 2 ans et demi. Elle est tellement fatiguée après son harassante journée de travail, qu’elle reste sur le pas de la porte et récupère son fils presque sans un mot: un petit merci, 30 Dhs glissés dans la main de Aïcha, mais aucune question sur la journée de son enfant.  Najat fait le ménage chez des particuliers à Gauthier, et c’est elle qui prend en charge son foyer.

Je sais que les conditions de garde sont catastrophiques. Mais la vérité, ce n’est pas meilleur chez moi. Heureusement qu’il existe des femmes comme Aïcha pour garder mon enfant, sinon je ne pourrais même pas travailler.”

Et d’ajouter: “ La crèche est un luxe que je ne peux me permettre: je gagne 120 dirhams par jour… Comment pourrais-je payer 800 Dhs par mois et subvenir à mes besoins quotidiens et à ceux de Hamza ? 

 

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Difficile en effet de jeter la pierre à Najat ou même Aïcha, des femmes qui se battent avant tout pour survivre. Sont-elles responsables de la spirale de misère dans laquelle elles se débattent? Quant aux autorités, doivent-elles sévir, au risque de briser le précaire équilibre trouvé par les familles pauvres qui luttent pour garder leur emploi tout en élevant leurs enfants?

Les pistes de réflexion ne manquent pas (création de crèches publiques, abaissement de l’âge de scolarisation obligatoire) mais restent pour l’instant à l’état d’ébauche. En attendant, ce sont les enfants démunis qui trinquent…

 

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