Les dossiers brûlants qui attendent El Othmani

La Dépêche | 14 septembre 2017 à 1 h 05 min | Mis à jour 15 septembre 2017

Par

Les dossiers brûlants qui attendent El Othmani
© Sami Ameur
594

Lors de la présentation de son bilan le 11 septembre, le Chef de l’exécutif s’est réjoui des “nombreuses réalisations” de son gouvernement après quatre mois et demi d’exercice. Pourtant, les dossiers brûlants qui l’attendent ne manquent pas.  

 

  • La décompensation, “une fuite en avant”

Le contexte 

Le Chef du gouvernement avait déclaré dès ses premiers jours à la primature qu’il “n’est pas question de revenir sur la réforme de la Caisse de compensation”, entamée par son prédécesseur Abdelilah Benkirane.

Cinq mois après la nomination du gouvernement El Othmani, la caisse est toujours aussi budgétivore: au total 14,65 milliards de dirhams en 2017, 2.8 milliards pour la seule subvention au gaz butane, que le gouvernement souhaite stopper.

De son côté, Lahcen Daoudi, le ministre chargé des Affaires Générales et de la Gouvernance, avait annoncé que la levée des subventions au gaz butane devait se faire après l’identification des bénéficiaires, car, selon lui,

“il y a des riches qui profitent des subventions de l’État destinées aux plus pauvres”.

 

L’avis du spécialiste

Pour l’économiste Omar El Kettani, “au lieu de subventionner des produits pour les rendre plus accessibles aux pauvres, il faut faire en sorte qu’il n’y ait plus de pauvres, en menant des politiques sociales concrètes”. Quant à l’idée d’identifier les bénéficiaires, le professeur à la faculté de droit et d’économie de Rabat estime l’idée irréaliste:

“je n’y crois pas, surtout dans un pays comme le Maroc où la corruption fait ravage. On pourrait voir des pots-de-vin se distribuer pour inscrire les gens sur les listes des pauvres”.  

 

  • Promouvoir l’emploi: “le gouvernement est à côté de la plaque”

Le contexte

“Il faut encourager l’emploi si on veut éviter les tensions sociales”, avait déclaré Saâd Eddine El Othmani au cours de la première réunion de la Commission ministérielle de l’emploi, le 28 août. Dans la foulée, le ministre de l’Emploi, Mohamed Yatim, avait annoncé “l’approbation d’un plan d'orientation gouvernementale visant la promotion à moyen terme de l'emploi”.

Objectif : réduire le taux de chômage à 8,5% à l’horizon 2021. Il s’élève aujourd’hui à 10,7%.

 

L’avis du spécialiste

“Si le gouvernement doit nous donner ses prévisions pour l’emploi, il doit les présenter en chiffres, parce que c’est la méthode la plus fiable. Par exemple, se fixer l’objectif de créer 20.000 ou 30.000 emplois par an”, estime Omar El Kettani. L’expert préconise un langage “plus scientifique et plus réaliste” de la part du gouvernement.

Au-delà de l’inadéquation de la formation des jeunes, le marché du travail en soi présente des défaillances, comme l’avait démontré la Banque Mondiale dans son rapport décennal sur le Maroc, en mars 2017.

“Le gouvernement est à côté de la plaque, il croit toujours que c’est le décalage entre la formation et le marché de travail qui pose problème, alors que la Banque Mondiale a constaté que les non-diplômés trouvent plus facilement un travail au Maroc que les titulaires de diplômes”, explique Mohamed Chiker, économiste et  président du Centre de réflexion Aziz Belal.

Le problème résiderait donc dans l’état actuel de l’économie marocaine qui “n’est pas en mesure aujourd’hui de capter les travailleurs”. Le gouvernement devrait s’orienter vers “l’emploi hors croissance”, c’est-à-dire “réorganiser les métiers déjà en place, comme les marchands ambulants et les artisans, par exemple”, conclut-il.

 

  • Flexibilisation du dirham, doucement mais sûrement

Le contexte

La réforme des régimes de change a été pensée et annoncée par Bank Al Maghrib, mais c’est le gouvernement El Othmani qui devra assurer sa mise en application. Son entrée en vigueur, initialement prévue pour le 1er juillet, a été reportée à une date ultérieure, non précisée.

Depuis, motus et bouche cousue. L’annonce de cette réforme, qui doit amener à déterminer le cours du dirham en fonction de l’offre et de la demande qu’il génère, a entraîné des spéculations sur une dévaluation du dirham qui auraient déjà coûté aux caisses de l’État 24 milliards de dirhams, selon le ministre des Finances Mohammed Boussaid.

 

L’avis du spécialiste

“Aujourd'hui, les équilibres macroéconomiques sont favorables au passage à un régime de change flexible voulu par Bank Al Maghrib”, commente Mehdi Fakir, expert-comptable à Casablanca.

“Si le gouvernement a repoussé la date de l’entrée en vigueur du nouveau régime de change, c’est parce qu’il y a des ajustements à effectuer à priori”.

Le passage d’un régime de change fixe déterminé par la BAM à un régime flexible va prendre 15 ans, avait annoncé Abdellatif Jouahri, Wali de Bank Al Maghrib. Une décision “sage”, selon Fakir, “pour ne pas brusquer le marché et connaître le même sort que l’Égypte, dont la monnaie s’est dépréciée après le passage de façon brutale d’un régime fixe à un régime flexible”.

 

  • Réforme des régimes de retraite, une réforme “sporadique”?

Le contexte

C’est l’un des dossiers les plus délicats que le Chef de gouvernement PJDiste devra gérer. Si Abdelilah Benkirane avait ouvert le dossier des régimes de retraite, El Othmani souhaite maintenir le même cap. Dans sa première sortie télévisée le 30 avril 2017, le Chef de gouvernement était revenu sur la problématique de la réforme des régimes de retraite, affirmant que “la question figure dans la feuille de route des 100 premiers jours du gouvernement”.

L’objectif du gouvernement El Othmani est de passer de la réforme partielle du régime, initiée par l’ancien exécutif et axée sur les pensions civiles seulement, à une refonte plus globale du système.

La réforme devra concerner toutes les caisses de retraite, des secteurs public et privé, toutes menacées de faillite à moyen et à long terme si le statu quo persiste.

 

L’avis du spécialiste

“Il s’agit d'une réforme paramétrique. Le gouvernement a choisi le chemin le plus court, qui est celui de l'allongement de la période du travail à 62 ans, et celui d’élever les cotisations des fonctionnaires”, analyse Wahid Khouja, ancien secrétaire général du ministère de l’Emploi. Or, pour notre interlocuteur, ce qu’il faut, c’est “établir un schéma national pour les systèmes de couvertures sociales, qui détermine le rôle de chaque acteur: l’Etat en premier lieu, l’entreprise, et les salariés”.

Et pour ce faire, il faudrait engager un “dialogue sociétal, et non social, qui inclut toutes les catégories sociales. Le modèle de dialogue social que le gouvernement mène est importé d’Allemagne, et il est propre à un système de société particulier. Il nous faut un modèle propre à nous, qui inclut non seulement l’État et les syndicats, mais aussi le salarié et le citoyen”.

“Avec les réformes voulues par ce gouvernement, il ne s’agira que d’une réforme sporadique, car dans cinq ou huit ans, nous nous retrouverons face à un épuisement des caisses de retraite”, conclut Wahid Khouja.

 

  • Réforme de l’administration, sauve qui peut!

Le contexte

Vivement critiquée par le roi qui a pointé du doigt sa “faible gouvernance” et “sa productivité insuffisante” lors du discours du trône, l’administration publique est une des “priorités” du gouvernement, comme l’avait déclaré El Othmani à plusieurs reprises.

15 axes ont été tracés par le ministre chargé de la Réforme Administrative, Mohamed Benabdelkader, lors du Conseil du gouvernement du 24 août.

Ces axes sont basés principalement sur l’amélioration de la qualité des services publics, sur le renforcement des compétences des ressources humaines et sur la réhabilitation des installations publiques.

 

L’avis du spécialiste

“Ce qui est primordial aujourd’hui, c’est la modernisation des prestations de l’administration, qui est la clef de la réforme”, estime Amine Hajji, professeur de droit à l’université de Casablanca. “Il faut une administration électronique, qui facilite les procédures pour les citoyens”, explique Hajji.

Si aujourd’hui la défaillance du personnel de l’administration est pointée du doigt, “la solution est de numériser l’administration en adoptant les méthodes de l’e-gouvernement, c’est-à-dire en modernisant les tâches des fonctionnaires”.

Mais dans ce cas, les fonctionnaires ne seront-ils pas remplacés par les services d’internet? “Si on met en place des structures modernes pour l'administration, on ne va pas nécessairement mettre les gens à la porte. En Europe, les administrations sont toutes numérisées, ça ne les a pas pour autant poussées à renvoyer leurs fonctionnaires. Tant que le travail est modernisé et organisé, il y aura des tâches pour tout le monde. Au contraire, une politique de modernisation contribue souvent à la promotion de l'emploi, puisque la plupart des administrations marocaines recourent à des prestataires de services externes pour les besoins de modernisation et de technologie”, confie Hajji.

Commentaires