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Zaynab al-Nafzawiyya, épopée de la reine de Marrakech

La Dépêche | 26 novembre 2017 à 16 h 56 min | Mis à jour 26 novembre 2017

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Charismatique, diplomate et stratège, son aura et son don pour la politique lui ont conféré un rôle déterminant dans l’expansion de l’empire almoravide au début du 11e siècle. Épouse et conseillère privilégiée du sultan Youssef Ibn Tachfin, Zaynab al-Nafzawiyya est également connue pour avoir érigé Marrakech comme capitale de la dynastie berbère sanhajienne. Portrait d’une reine médiévale en avance sur son temps.

 

 

Cet article a été initialement publié par notre partenaire Dîn Wa Dunia dans le numéro 15 datant de février 2017.

 

 

 

Au cœur de la vallée de l’Ourika, non loin de Marrakech, une fille prodige naquit à Aghmat en 1039, dans la tribu des Nafzawa, une branche des Zénatas. Son père, Ishaq el- Houari, un riche négociant d’origine kairouanaise, la prénomma Zaynab.

 

Il lui transmit dès son jeune âge une éducation hétéroclite et ouverte sur le monde. Le contexte s’y prêtait bien, Aghmat étant à l’époque un foyer culturel d’une grande influence.

Précoce et assoiffée de savoir, la petite Zaynab développa sans peine son apprentissage par la lecture, de même qu’elle exprima très tôt un intérêt singulier pour les conversations politiques qu’elle entendait dans l’environnement de son père.

 

Au fil du temps, se révélaient sa vivacité d’esprit ainsi que sa grâce naturelle et sa grande beauté. D’Ito, sa nourrice noire d’ascendance royale, elle apprendra les secrets de la pharmacopée traditionnelle africaine. Pour tous ces dons et ces talents, d’aucuns la considéraient comme une magicienne, tandis que d’autres voyaient en elle une jeune femme en avance sur son temps, devant laquelle se dessinait un destin exceptionnel.

 

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Une souveraine-née

Zaynab al-Nafzawiyya évoluait au milieu d’une période trouble marquée par les guerres inter-tribales et le déchirement d’une Afrique du Nord en butte à la multiplication de principautés au pouvoir politique autonome. Personne ne soupçonnait alors que la jeune zénète allait devenir un jour la co-fondatrice de la première grande dynastie amazighe, celle grâce à laquelle l’empire almoravide (1040 – 1147) connaîtra son âge d’or et ses plus belles victoires militaires.

 

Défaite des Francs à la bataille de Zellâk’a le 23 octobre 1086 entre les troupes d’Ibn Tachfin et des royaumes de Taïfas contre celles du roi de Castille Alphonse VI. DR

 

Très jeune, Zaynab al-Nafzawiyya devint la concubine d’un chef de tribu dans l’Ourika, Youssef Ibn Ouatas, avant d’épouser, à son retour dans sa ville natale, Laqout ibn Youssef el-Maghraoui, nouveau prince d’Aghmat. Celui-ci rendit l’âme dans la bataille des Maghraoua contre les Almoravides à Tadla en 1057, laissant veuve sa jeune épouse.

 

Zaynab fut alors vendue comme esclave au vainqueur, le chef des armées et futur roi Abou Bakr Ibn Omar al-Lamtûni dit Défaite des Francs à la bataille de Zellâk’a le 23 octobre 1086 entre les troupes d’Ibn Tachfin et des royaumes de Taïfas contre celles du roi de Castille Alphonse VI. Abou Dardaï (1059 – 1088). Un statut dont elle sera rapidement affranchie.

 

Dans Zaynab, reine de Marrakech, l’écrivaine et journaliste Zakya Daoud brosse le portrait de cette femme hors du commun : « Zaynab n’est pas une de ces jeunes filles de la région que les chefs échangent. Certes elle est belle, mais là n’est pas l’essentiel. Elle est surtout cultivée, éduquée et remarquablement intelligente (…). Elle peut parler des plantes de la montagne comme des travaux d’Ibn Sina, d’un religieux inspiré, Al-Ghazali (…), des alliances des tribus masmouda et des disputes divisant leurs chefs».

 

Grâce à cette renommée de femme de savoir et de caractère, à sa fortune personnelle et à ses ambitions politiques qui rejoignaient celles d’Abou Dardaï, elle épouse donc ce dernier. Mais, contraint de reprendre ses longues campagnes militaires dans le Sahara, il consent à la répudier pour lui épargner des expéditions dangereuses et éreintantes. C’est ainsi que Zaynab al-Nafzawiyya épousa en troisièmes noces Youssef Ibn Tachfin, berbère sanhadjien de 30 ans son aîné, qui n’était autre que le cousin d’Abou Bakr Ibn Omar, avec lequel il partageait par ailleurs le pouvoir. Son rêve de s’unir à l’homme qui réussirait à unifier toute l’Afrique du Nord se réaliserait-il enfin ?

 

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La "Cicérone" du Sultan

Youssef Ibn Tachfin (1061 – 1106), premier sultan de la dynastie almoravide, fut ainsi le dernier époux de Zaynab al-Nafzawiyya et demeura son unique amour. Dans Femmes politiques au Maroc d’hier à aujourd’hui, l’historienne et chercheure maroco-canadienne Osire Glacier, relève : « Certes, les historiens ont bien compris que c’est Zaynab al-Nafzawiyya qui détenait le pouvoir durant le règne d’Abou Bakr, et ultérieurement celui de Youssef Ibn Tachfin. Ce qui leur a échappé en revanche, c’est son intention d’avoir voulu gouverner à travers son conjoint quand elle insistait pour n’épouser que celui qui aurait dominé la totalité du Maghreb. De même, ils n’ont pas compris que la fortune offerte à Abou Bakr, et plus tard à Youssef Ibn Tachfin, lui permettait en fait « d’acheter » le droit de gouverner ».

 

Zaynab al-Nafzawiyya n’était pas uniquement l’épouse officielle du sultan. Elle était aussi son bras droit et sa première conseillère, ce qui lui permit d’obtenir de facto le titre de reine.

 

Fatima Mernissi le rappelle dans son ouvrage Sultanes oubliées : « Les historiens décrivent Zaynab comme al-qa’ima bi mulkihi, littéralement, celle qui est en charge de la souveraineté de son mari. C’est-à- dire l’actrice principale et la pièce maîtresse de la vie politique. Les historiens de l’époque semblaient n’avoir aucun problème à donner le titre de malika (reine) à une femme. L’image d’une femme possédant le pouvoir ne paraissait pas choquer comme aujourd’hui ».

 

Délimitation du territoire almoravide dans son extension maximale, avec les principaux axes de conquêtes (en flèches) et les noms de villes conquises. DR

 

Contrairement aux précédents mariages et indépendamment du dessein politique commun d’unifier le nord de l’Afrique sous le fanion de l’islam, cette union entre Zaynab al-Nafzawiyya et Youssef Ibn Tachfin se caractérisait par une profonde intimité. Dans son roman historique, Zakya Daoud fait savoir qu’avec le souverain almoravide, Zaynab connut « la soumission de la chair, sa violence, ses morts et ses résurrections, l’abandon à la volupté ». Le couple vivait une passion sincère sans pour autant oublier la priorité de renforcer le pouvoir politique des Almoravides.

La raison d’État prit ainsi le dessus sur les vertiges de l’amour : les deux époux, un stratège redoutable et une conseillère perspicace, multiplièrent les conquêtes pour élargir le territoire almoravide.

Sous Youssef Ibn Tachfin, guidé par Zaynab, l’empire finit par s’étendre du grand Sahara à Al-Andalus en passant par les côtes atlantiques et la Kabylie. Pendant que Youssef partait en guerre, Zaynab ne restait pas cloîtrée à se languir dans l’attente du retour improbable de son époux de la bataille. Elle lui était d’un grand soutien moral et stratégique et n’hésitait pas à donner de sa fortune personnelle pour l’aider à mener à bien ses conquêtes.

 

Consciencieuse, elle assurait également la gestion des affaires courantes à Marrakech. De la forteresse qui n’était alors qu’un campement, elle fit une cité prospère, un carrefour commercial et un bastion militaire central. En 1062, « la reine de Marrakech », ainsi que la surnomme Zakya Daoud, s’attela à la conception des plans de la nouvelle capitale du vaste et puissant empire.

 

Une fine diplomate

Dix ans plus tard, l’empire almoravide continua de s’étendre, mettant à mal l’hégémonie d’Abou Bakr dans la région du Sahara. La quiétude du pouvoir établi à Marrakech fut brusquée vers 1072, lorsque celui-ci revint du désert et demanda à Youssef Ibn Tachfin la restitution de ses prérogatives. Zaynab al-Nafzawiyya intervint alors subtilement auprès de son époux, lui conseillant de couvrir son cousin de présents, dont des armes, des chevaux et des esclaves. C’est ce que fit le sultan en accueillant Abou Dardaï à l’entrée de la capitale almoravide. Devant tant de prodigalité, Abou Bakr retourna aussitôt au Sahara sans chercher davantage à reprendre le pouvoir sur le nord de l’empire.

 

C’est sous la dynastie des Almoravides qu’a débuté la construction de la mosquée Koutoubia à Marrakech en 1120. DR

 

Avec le soutien inconditionnel de Zaynab al-Nafzawiyya, Youssef Ibn Tachfin multiplia ainsi les conquêtes et prit Fès en 1075, Tlemcen en 1080, Alger en 1082 et al-Andalus entre 1090 et 1094. Peu avant son décès en 1106, à l’âge de 97 ans, son empire arriva jusqu’au fleuve Sénégal. Son fils aîné Ali Ben Youssef (1106 – 1143), héritier du trône, devint le nouvel homme fort d’un des plus grands empires d’Afrique du Nord. A peine sur le trône, le nouveau sultan poursuivit l’oeuvre de son père et de sa mère, en agrandissant et en fortifiant Marrakech. Quant à Zaynab al-Nafzawiyya, son influence politique ne faiblit pas mais, minée par le chagrin de la perte de son roi, elle mourut dix ans plus tard, en 1117.

 

 

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