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Walid, 10 ans, mendiant

La Dépêche | 20 avril 2018 à 19 h 05 min | Mis à jour 20 avril 2018

Propos recueillis par

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Walid, 10 ans, n’a jamais connu son père. Tous les jours, dès le lever du soleil, il arpente les rues et les ruelles du centre-ville de Casablanca pour subvenir à ses besoins et à ceux de sa mère. Il nous raconte son quotidien de petit mendiant.

 

Ma mère et moi partageons une maison de quatre pièces avec d’autres familles démunies dans un quartier périphérique de la ville, Hay Al Baraka. C’est là aussi que je suis né. N’ayant jamais connu mon père, et n’ayant ni frère ni soeur, j’ai dû grandir plus vite que prévu pour aider ma mère à affronter la dure réalité de notre misérable existence…

 

Lwalida, ma vie, mon tout

 

Je n’ai jamais demandé à venir au monde. Mais je dois tout à ma mère: elle a choisi de me garder, contre vents et marées, défiant la loi et le qu’en-dira-t-on. Elle a décidé de m’élever seule, sans père et sans aide de quiconque, plutôt que de m’abandonner à la naissance à l’hôpital ou devant la porte d’un orphelinat, comme le font tant d’autres mères célibataires.

 

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Son travail, c’est de faire la vaisselle et le ménage dans un café de la médina, mais son maigre revenu suffit à peine à nourrir nos deux bouches. Pour parer à cette misère, je n’ai pas eu d’autre choix que d’arrêter l’école l’année dernière, pour l’aider à payer le loyer. C’est une décision que j’ai prise de mon propre chef, elle ne m’a pas poussé à le faire. Il faut dire que l’walida n’a pas besoin de parler pour que je comprenne ses peines et ses préoccupations. Je sais lire dans ses yeux.

D’ailleurs, je ne lui ai jamais rien demandé sur mon géniteur, ça ne m’intéresse pas de le connaître, on ne peut pas être un homme de bien quand on abandonne ainsi la mère de son enfant.

J’ai essayé de me faire embaucher comme garçon de café puis comme cireur, en vain. À la mort de mon grand-père qui nous envoyait tous les mois un petit pécule, ma mère a commencé à faire le ménage dans des maisons dès qu’elle le pouvait, mais ce travail supplémentaire s’est vite avéré au-dessus de ses forces…

 

Aux feux rouges, toutes les misères sont entendues

 

Quémander de l’argent à des inconnus est la pire des options possibles, mais entre celle-ci et manger dans les poubelles des quartiers riches, mon choix s’est rapidement fait.

Cela fait un an j’ai commencé à mendier aux feux rouges du centre-ville. Certains automobilistes, les femmes surtout, me demandent ce que je fais dans la rue alors que je devrais être sur les bancs de l’école. Je leur explique que si je retourne à l’école, ma mère et moi nous nous ferions expulsés de notre maison. La plupart des gens me croient, car ça se voit que je ne me drogue pas, j’ai toujours l’apparence propre.

D’ailleurs, je fais tout pour éviter de tomber dans le piège du silissioun (silicium, colle), je ne veux pas devenir un chamkar (sans abri addict à la colle).

 

 

Je gagne entre 60 et 100 dirhams par jour, moins les jours de grand froid et de pluie. Les gens sont plus sympathiques et généreux en été, parce-qu’il y a plus de touristes, de zmagria et de soleil (rire).

Dans notre quartier, tout le monde pense que je travaille comme apprenti chez un cycliste-garagiste à Derb Ghallef.  Je prie le Ciel pour ne jamais croiser un voisin ou un copain aux feux rouges où je mendie, j’en éprouverais énormément de honte. Ma mère quant à elle est très respectée par le voisinage, qui l’évoque toujours comme une femme digne et travailleuse.

 

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Avec ce que je gagne, nous arrivons à payer le loyer, quelques vêtements et même à acheter de menus cadeaux pour mes oncles, mes tantes et mes cousins, que nous visitons une année sur deux à l’Aïd el-Kébir, dans la région de Khénifra. Eux non plus ne savent pas que je mendie. Les gens de la montagne sont ainsi : ils disent qu’il vaut mieux mourir de faim que de tendre la main.

Je suis sûr que cette situation est provisoire et que nous en sortirons avec l’aide de Dieu…

Au cœur de la violence de rue

 

Hiver comme été, qu’il vente ou qu’il pleuve, je sors de la maison à 6 heures du matin après avoir avalé un bout de pain, quelques olives et du thé. Je fais attention à ne pas réveiller ma mère, même si la plupart du temps elle est déjà debout avant moi, pour la prière du fajr.

C’est très éprouvant d’être dehors de 7 heures du matin jusqu’à 8 heures du soir, heure à laquelle je prends deux bus pour rentrer. Et c’est tout aussi risqué.

En effet, les autres mendiants, drogués ou ivres pour la plupart, te jalousent, pensant que tu gagnes plus qu’eux, car c’est connu que les enfants et les vieillards suscitent davantage la pitié des passants.

Il m’est arrivé quelquefois de me faire racketter et bastonner par des ados drogués au silissioun. La dernière fois, c’était il y a deux mois, en fin d’après-midi dans une des ruelles du Maârif : ils m’ont roué de coups, m’ont déchiré mon pull avant de m’arracher toutes les pièces que j’avais récolté durant la journée. Je n’ai pas pu me défendre, et je n’ai surtout pas envie de leur ressembler. Je ne suis pas un ould zanqa, je suis un ould nass que l’infortune a  poussé à implorer l’aide de plus nanti et plus chanceux que lui.

 

 

La vie est injuste et cruelle envers certains, mon destin l’a voulu ainsi. C’est comme ça et pas autrement, j’ai appris à l’accepter. Ce qui compte, c’est qu’on arrive à s’en sortir avec ma mère. Elle m’a promis qu’un jour, nous irons habiter dans un quartier plus décent, et que je pourrai retourner à l’école. C’est mon vœu le plus cher…

 

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