Publicité

Le séisme politique accouche d’un champ de ruines

La Dépêche | 25 octobre 2017 à 20 h 08 min | Mis à jour 26 octobre 2017

Par

Le séisme politique accouche d’un champ de ruines
© Sami Ameur

Nous y voilà enfin.  Il y avait jusqu’à ce mardi 24 octobre comme un air de débandade, un vent de délitement insidieux qui semblait devoir contaminer tout le royaume. Nous avions touché le fond et continuions de creuser. En un mot, nous étions plus bas que terre. Rien ne trouvait plus grâce à nos yeux. Où que nous posions le regard, nous ne pouvions que désespérer de nos semblables: une ânesse violée par une bande d’adolescents désoeuvrés, un prédicateur diablement empêtré dans une affaire de mœurs, des militants réunis en congrès qui se castagnent, un ministre des droits de l’homme traitant d’ordures une partie de ses concitoyens… la liste n’est malheureusement pas exhaustive  et il n’y aurait aucune gloire à vouloir l’allonger à l’infini.

 

LIRE: Le discours du trône en 3 questions

 

Nous en étions donc là ce mardi 24 octobre. Depuis au moins un an, le Maroc était comme suspendu à la sourde colère royale que tout le monde sentait bien monter. Le triste épisode des dernières élections législatives, de la formation du gouvernement et du bras de fer engagé par Abdelilah Benkirane et ses propres démons – ces fameux crocodiles qu’il n’a jamais nommés – avait évidemment laissé des séquelles. Il a, pendant un an, ruiné toute velléité d’efficacité gouvernementale et, dans une certaine mesure, mis à mal la continuité et la légitimité de l’Etat, les petites affaires partisanes et les rivalités pour la chefferie prenant le dessus sur le service d’un intérêt général mal compris, mal digéré.

 

Reddition des comptes

Le Rif était en ébullition. La maison Maroc était peut-être en danger mais nos politiques étaient trop occupés à compter leurs points, à ruminer leurs rancoeurs ou à caresser leur ego. Le discours du trône du 30 juillet dernier avait annoncé la couleur. Le mécontentement était là, à peine contenu. Difficile, dans la bouche d’un roi, garant de la pérennité des institutions, de dresser plus dur réquisitoire contre la classe politique de son pays et les responsables qui président aux destinées de ces mêmes institutions. "Si le Roi du Maroc n’est pas convaincu par certaines pratiques politiques, s’il ne fait pas confiance à nombre de politiciens, que reste-t-il, donc, au peuple? A tous ceux qui déçoivent les attentes du peuple, Je dis: "Assez! Ayez crainte de Dieu pour ce qui touche à votre patrie… Acquittez-vous pleinement des missions qui sont les vôtres, ou bien éclipsez-vous!", avait martelé le souverain. Rebelote à l’occasion du discours d’ouverture de l’année parlementaire où Mohammed VI a presque appelé de ses vœux un véritable "séisme politique".

 

LIRE: Limogeage royal, les questions qui se posent

 

La terre a donc tremblé ce mardi 24 octobre et personne n’aurait dû être pris de court tant les signaux annonciateurs étaient nombreux. La reddition des comptes était déjà un leitmotiv; elle est, au fil des semaines et des mois, devenue un impératif, une urgence. Et la vraie fausse démission d’Ilyas El Omari de son poste de secrétaire général du PAM n’était qu’une prémisse de ce nouvel état de fait.

 

Depuis hier donc, la reddition des comptes est devenue une réalité de la politique marocaine.

 

Même annoncée et espérée, cette réalité a fait l’effet d’une secousse tellurique dont l’amplitude est encore difficile à estimer, avec des répliques toujours possibles et des conséquences dont on ne mesure pas toute la portée.

 

LIRE: Limogeage royal: On refait le film en 2 minutes

 

Grand ménage au sommet de l’Etat

Il était en effet difficile d’envoyer plus fort signal sur la fin de l’impunité que le limogeage d’un ex-ministre de l’Intérieur, haut commis de l’Etat depuis plusieurs décennies qui, à tort ou à raison, avait, ces dernières années, focalisé une partie des attaques du PJD.  Ce n’est sans doute pas la faillite d’un homme, mais celle d’une institution, qui est ainsi entérinée. "La Mère de tous les ministères" n’est plus, l’Intérieur rentre dans le rang et se met lui aussi à l’heure de la reddition des comptes. C’est à ce prix que, peut-être, s’écrira enfin le premier chapitre du rêve qu’on nous promet depuis les lunes, le fameux "nouveau concept de l’autorité".

 

Contraint et forcé par l’attentisme ambiant, le roi a donc commencé à faire le ménage au sein de l’Etat. Ce sont de hauts fonctionnaires qui sont ici sanctionnés et désavoués. Mais ça n’est évidemment pas sans incidence sur les instances élues, la vie partisane et les équilibres politiques du pays. Le PPS en fait les frais et sort de ce séisme politique complètement décapité. Le MP est presque aussi mal en point. Or ces deux partis sont des alliés importants pour Saad-Eddine El Othmani au sein de la coalition gouvernementale. Le chef du gouvernement va donc devoir trouver de nouvelles têtes pour pourvoir les postes laissés vacants et pourrait vouloir prendre le risque de constituer une autre majorité, avec de nouveaux alliés, plus fiables.

 

Le PJD, lui, est relativement épargné par ce "débarquement groupé". Aucun de ses membres n’y laisse de plumes mais tous ont senti passer le vent du boulet.

 

Ce cataclysme politique intervient à un moment où la scène partisane est déjà un vaste champ de ruines. L’Istiqlal digère encore les dégâts de Hamid Chabat, l’USFP a pour ainsi dire disparu, le PAM hésite et se dispute, le PJD se déchire. Mais fini de barboter. C’est le sens du pavé jeté par le roi dans la mare où s’égayaient les politiques, donnant à la reddition des comptes sa matérialisation la plus brutale: le limogeage définitif. Aujourd’hui, les hauts commis de l’Etat ont peur et une partie du peuple croit tenir sa revanche. Nul esprit responsable ne peut pourtant se satisfaire de cette situation où l’Etat est délégitimé, à la fois par ceux qui le servent et par ceux qu’il est censé servir. C’est cet Etat dont il faut redorer le blason, pour qu’un jour la reddition des comptes ne rime plus seulement avec sanction ou punition et que jamais elle ne prenne les allures d’une vendetta ou d’une purge.

 

Publicité

Commentaires