3 dirhams, le prix de la paix sociale?

La Dépêche | 27 juillet 2017 à 17 h 30 min | Mis à jour 28 juillet 2017

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3 dirhams, le prix de la paix sociale?
© Sami Ameur
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Je leur souris. Ils sont parfois mon repère de la journée pour relativiser ma vie de “chien” embourgeoisée. De temps à autre, je peste contre leur insolence, leur ignorance et souvent contre leur condescendance… vis-à-vis des femmes ou toute autre proie facile à malmener. Ils sont l’histoire de nos rues…voire la mémoire d’un quartier ou d’un boulevard tout entier. En même temps, beaucoup d’entre eux sont devenus des intrus néo-urbains, certainement par manque de créativité et d’expérience, incapables de tenter l’aventure ailleurs que dans les dédales de nos ruelles.

Un gilet de fortune. Un brin de témérité. Quelques luttes de territoire. Les voici gardiens de voiture. Ils font aujourd’hui l’actualité… ou plutôt les médias et le monde virtuel en parlent.

Généralement, à travers une plume stigmatisante, comme si celle-ci, censée d’abord expliquer et non seulement condamner, ne pouvait se concilier et compatir avec la misère et la violence sociales que subit cette catégorie de la population.

Puis du jour au lendemain, avec surprise et certainement avec fierté, des panneaux fleurissent dans les rues de Casablanca pour… non pas sensibiliser contre la saleté, contre le harcèlement, contre le manque de civisme, et tiens pourquoi pas pour apprendre la politesse à tout un chacun…non. Des panneaux affichent les prix de stationnement. Des prix défiant toute concurrence. Les entreprises délégataires de parking devraient s’inquiéter ! 3 dhs la journée, soit 90 dhs par mois et par véhicule. Le domaine public est bien bradé… Pas vraiment, les horodateurs, eux, si esthétiques, signe de modernité, d’organisation, d’urbanisme avancé, affichent des prix plus costauds…dans une légalité tout aussi douteuse que confuse.

Pour certains, les « sabots » seraient même devenus un symbole de violence et de viol économique. Allez passons… C’est une autre histoire.

Alors qui a pris cette décision ? Peut-on imaginer un collège de fonctionnaires, spécialistes et experts de tout horizon : financiers, sociologues, urbanistes, statisticiens, économistes, qui, à l’issue de longues réunions tumultueuses, d’études, d’aller-retours, de validations, ont finalement trouvé le Graal des Graal : l’algorithme qui définit ce montant de 3 dhs ?

 

Je choisis d’être crédule et de croire en ce scénario. Mais j’aurai souhaité un petit zeste d’éclairages, de communication et de transparence quant à la méthode de calcul de ce tarif. De même, j’aurais aimé y déceler un minimum de vision politique : autrement dit, n’aurait-on du pas intégrer la notion de zonage. Certains quartiers ne devraient-ils pas coûter plus cher que d’autres ? En fonction du trafic quotidien ? Des heures de pointe ? Du prix du foncier ? De l’âge du gardien ?  De la qualité du thé servi dans le café du coin ? Ou du nombre d’arbres plantés dans la rue ? Peu importe les facteurs x, je suis preneur de toutes solutions qui répondent de manière ciblée et adaptée à la complexité de notre ville, et plus précisément à son niveau de vie de plus en plus étouffant.

Notre Roi a bien souligné le rôle majeur que doit ou devra (car nous n’y sommes pas encore) jouer l’économie sociale et solidaire pour faire émerger notre beau et nonchalant pays. Les chercheurs les plus éminents ne se sont certainement pas torturé l’esprit à conceptualiser l’économie sociale pour la confiner aux simples zones rurales ou enclavées. Cette approche humaine de l’économie doit dorénavant exister et se déployer partout dans notre quotidien, dans nos entreprises, nos villes, nos quartiers et nos rues.

 

Si nos décideurs ont compris un jour l’intérêt (ou les intérêts) de décorer nos boulevards d’horodateurs – je le dis : obsolètes et complètement anachroniques – il est de leur devoir impératif de répondre à l’urgence sociale que représentent les gardiens de voitures, et passant, faire preuve de créativité et d’innovation. Il existe aujourd’hui des modèles de coopératives et d’entreprises sociales qui auraient pu répondre aux besoins de cette catégorie de population.

Par exemple, il aurait été à mon sens intéressant d’imaginer un concept nouveau que je qualifierai de « Human Smart City ».

La technologie ne pouvant résoudre, du moins immédiatement, tous les maux d’une société historiquement basée sur l’économie souterraine, je propose de créer des coopératives ou entreprises sociales de gardiens de véhicules roulants. Celles-ci loueraient formellement à la commune (ou à des privés) le lieu de gardiennage cible sur la base d’un cahier des charges précis.

Il suffirait ensuite d’installer des points de « paiement », sous forme de stands, où les gardiens offriraient différents services (Lavage, Stationnement, Gardiennage, Renseignements touristiques, etc). On perdrait certainement moins de temps qu’avec des machines qui nous imposent de la monnaie et qui, de plus est ne nous la rend jamais. Les collectivités locales, dont les budgets d’investissement finissent excédentaires (à ce qu’il paraît), pourraient subventionner le matériel, son entretien et assurer un contrôle des prix (qui pourraient être libre et forfaitisés selon les services fournis – sous réserve d’un plafond / Zone).

 

On pourrait même raisonner plus loin. Aujourd’hui les SDL sont censées offrir une plus grande liberté contractuelle avec le privé. Pourquoi ne pas faire financer ces stands par le privé ? Le Branding des stands pourrait largement assurer la formation des gardiens, l’esthétique vestimentaire et la maintenance des stands. Cette solution offre plusieurs avantages : formalisation de la profession, couverture médicale pour les gardiens, maintien de la sécurité publique (et du réseau de renseignement), etc.

Les gardiens de voiture ne sont ni une tare ni des pestiférés. C’est une catégorie de la population qui lutte pour survivre dans le fossé qui les éloigne de leur dignité.

Leur agressivité, généralement non représentative de toute la profession, n’est que le reflet de la violence économique et symbolique que leur inflige le réel. Ces jeunes ou moins jeunes, ces Karyanistes, pour reprendre l’expression de Don Bigg, sont les meurtrissures d’une société profondément inégalitaire et ingrate, dont nous sommes tous caution solidaire.

 

Pour finir, je vais radoter : encore une mesure populiste, indigente et inadaptée, dans la seule finalité est de contenter une frange de la population et d’alimenter leurs rancœurs vis-à-vis de certains et rares gardiens, peu scrupuleux, qui ont dû spolier quelques automobilistes de quelques malheureux Dirhams ! Et pour être plus politicien que les politiciens eux-mêmes… cette décision est une faute politique, car prise dans un contexte inadapté. À l’heure où le Nord crie, Casablanca plante des pancartes… et comme d’habitude, abandonne le citoyen et le laisse assumer les conséquences de décisions éternellement ubuesques.

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