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Tête-à-tête avec une barmaid à Casablanca

La Dépêche | 17 janvier 2018 à 1 h 07 min | Mis à jour 21 mars 2018

Propos recueillis par

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Malgré la pression sociale et un environnement qu’elle juge conservateur, Hayat* a choisi de faire carrière comme barmaid dans l’un des plus anciens bars de la capitale économique. Elle nous raconte ses 20 ans de métier, à coeur ouvert.

 

 

En 1995, j’ai eu l’occasion d’aller en Europe. C’était le rêve de ma vie. Je voulais découvrir un autre monde, une autre culture, faire la fête et laisser la jeune femme que j’étais faire le tour de ses rêves.

 

La découverte de ce métier de barmaid n’était pas planifiée. C’est plutôt  le fruit du hasard… ou de mes longues nuits de fête. C’est en Italie que j’ai servi dans un bar pour la première et ça a duré deux ans.

 

Barmaid à Casa, encore plus cool

Quand je suis rentrée au Maroc, je savais que je voulais continuer dans ce métier. Il répondait à mon besoin de rencontrer du monde et de profiter du monde de la nuit que j’adore, tout en travaillant dignement.

 

J’ai atterri dans ce bar sur les conseils d’un ami du propriétaire et j’avoue que j’ai tout de suite apprécié l’ambiance et l’atmosphère qui y règnent. Je me suis sentie chez moi et je continue chaque jour d’apprécier les vertus sociales des Marocains.

En Italie, on travaillait comme des robots, on échangeait rarement ou presque jamais avec les clients.

 La personne demande ce qu’elle a envie de consommer, elle me paie illico, et je prélève mon pourboire sans rien lui demander: un pourcentage de 4% à 7% selon la boisson ou le cocktail demandé.

 

Ici, par contre, on tisse des relations humaines de qualité. Les gens me connaissent, j’ai noué de très belles amitiés et les habitués sont même un peu devenus une deuxième famille.

 

Ceci dit, il existe bien sûr des difficultés à être barwoman au Maroc et à concilier le monde de la nuit et la vie de tous les jours.

 

Vie de famille…

Je me suis mariée une fois. Aujourd’hui, je suis divorcée et j’ai deux enfants: une fille et un garçon qui sont devenus adultes maintenant. J’ai choisi de me marier à un Marocain « weld lblad », mais les choses ne se sont pas bien déroulées et on s’est quitté à l’amiable.

 

Depuis, j’ai choisi de vivre sans homme. Mes enfants vivent loin de moi, ma fille est en Belgique et mon fils vit à Rabat. Ma fille insiste souvent pour que je m’installe avec elle. Je sens un peu son envie de m’éloigner de tout ça, de mon monde, de ma vie dans ce bar, de mon quotidien. Mais après 20 ans dans ce métier, je ne peux plus quitter le Maroc, j’adore ce pays, j’adore y être et je choisis d’y croire même si cela m’éloigne un peu des miens.

Ce métier que mes enfants ont aujourd’hui du mal à accepter m’a aidé à accomplir ma mission envers eux.

Mais je ne leur en veux pas, les choses ont beaucoup changé et la société de nos jours a déformé beaucoup de nos valeurs.

 

LIRE: Femmes taxis: « Au travail je suis comme un homme »

 

Autrefois, une société plus évoluée

Il y a 20 ans, la société était plus ouverte. Les Marocains étaient plus tolérants, ils se respectaient entre eux et la sécurité régnait dans les rues et même ailleurs. Je sortais habillée comme je le voulais, j’accompagnais des amis à Aïn Diab pour assister à des soirées de Chikhat.

 

Même étant mariée, cela ne posait pas de problème. Il est faux de dire que les choses évoluent au Maroc, les infrastructures, peut-être, ou d’autres choses que j’ignore, mais au niveau des mentalités, je peux confirmer que les choses ne font que régresser. Aujourd’hui, les gens manquent clairement de civisme et de respect. Je ne peux plus me permettre des choses élémentaires: je ne porte même plus de bijoux, tellement je sais que je me les ferais voler.

Je suis âgée de 46 ans et je ne suis pas épargnée par le harcèlement dans la rue. J’imagine que, pour les jeunes femmes, c’est encore plus compliqué à gérer.

Avant, la société était plus simple, chacun acceptait sa place et respectait son prochain.  Tout cela a disparu…

 

La corvée des femmes qui travaillent le soir

Je connais plusieurs femmes qui travaillent dans le monde de la nuit et, ce n’est un secret pour personne, c’est une galère à part entière!

 

Barwoman, serveuse, femme de ménage, cuisinière… Tous des métiers que certaines femmes préfèrent pratiquer le soir pour augmenter leurs revenus. Que ce soit pour en faire un deuxième métier, en croyant que cela paie mieux, ou simplement par préférence et amour comme moi, les femmes se donnent beaucoup de mal pour intégrer ce monde et elles doivent ensuite se démener pour démontrer que leur choix est motivé par une volonté saine et honnête.

 

Le besoin de se prendre en charge et de prendre en charge des familles entières est la motivation principale de la plupart d’entre nous.

 

Il est vrai que, moi, j’ai appris à gérer ce monde. Vingt ans d’ancienneté m’ont permis de déceler et gérer la plupart des aléas. En plus, heureusement pour moi, je travaille dans un bar plutôt bien fréquenté et situé dans un quartier assez bien placé à Casablanca.

Sinon, il est vrai que, dans d’autres coins de la ville, l’ambiance est ingérable. Parfois, même les hommes ne parviennent pas à assurer le service.

 

Un bar pas comme les autres

Les clients du bar où je travaille sont différents: ce sont des banquiers, des fonctionnaires ou des étudiants. Des individus plutôt civilisés qui viennent prendre quelques verres ou quelques bières après une longue journée de travail avant de rejoindre leurs foyers.

 

Les clients ne passent pas plus de deux heures ici. Par contre, dans certains bars qui se situent dans le centre de Casa, l’ambiance est vraiment agaçante et les soulards créent une atmosphère tendue et désagréable.

Ce genre de bars restent difficilement fréquentables pour les “honnêtes” femmes qui y seraient considérées comme des prostituées et pourraient y subir des agressions physiques.

Il y a aussi les boites de nuit de Ain diab: l’alcool y est consommé sans modération, il est donc normal que les choses dérapent souvent.

Par contre, dans le bar où je travaille, les femmes viennent pour fêter des anniversaires, parfois non accompagnées, et personne ne les dérange. D’ailleurs, les prostituées ne sont pas admises à venir racoler ici.

 

En fait, le secret réside dans la façon de gérer la boisson.

 

LIRE: Le cri de détresse d’une citoyenne casablancaise

 

L’alcool, un doux poison?

J’ai longtemps bu, et j’adorais ça. Mais maintenant, avec l’âge, j’ai arrêté. Je suis passée de tous les jours à quelques rares fois pour des occasions bien spéciales. Pendant mes longues nuits de travail, je ne bois plus que de l’eau et du thé. (Rires). J’ai envie de dire que l’alcool est certainement mauvais pour la santé, mais s’il est consommé rarement et avec modération, cela ne fait pas de mal. Ça permet de retrouver le sourire qui est parfois difficile à regagner sans se laisser aller.

 

Je voudrais que les Marocains apprennent à boire avec raison et modération, sans surdoser. J’espère également que les mentalités commenceront enfin à évoluer dans le bon sens et que mon métier cessera d’être déconsidéré.

Le monde de la nuit est certes plein de dangers mais le regard méchant des gens y est pour beaucoup et on n’a parfois d’autre choix que d’être agressive.

D’ailleurs, le dicton ne conseille-t-il pas, pour dompter un diable, d’être soi-même diable ? Dans ces cas extrêmes, je ne réponds plus de moi…

 

*Le prénom a été modifié

 

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