Publicité

"Mes tatouages racontent mon histoire"

La Dépêche | 10 octobre 2017 à 16 h 40 min | Mis à jour 10 octobre 2017

Propos recueillis par

© Youssef Roudaby

Passionné de tatouage depuis son adolescence, Hamada, un jeune r’bati a décidé d’en recouvrir tout son corps… lui-même. Autour d’un café, il nous a raconté comment cette addiction a commencé, et ce que signifient les motifs qui lui collent à la peau.

 

"Mon premier tatouage, je me le suis fait à 12 ans chez un pote. Un démon sur le torse. Je l’ai fait recouvrir plus tard. À mon retour à la maison, mon père m’a bien engueulé, il était très énervé. Puis ça s’est calmé.

 

© Youssef Roudaby

 

Une fois, ma mère m’a prié d’arrêter de rajouter des tatouages, parce que c’est haram. Mais bon, il y a des choses beaucoup plus graves qui sont interdites par la religion. Le tatouage est un art pour moi. Je suis croyant, et cela ne m’empêche pas de me faire tatouer ou tatouer les autres.

 

Les tatouages, c’est halal ou haram?

À en croire de nombreux prédicateurs, le tatouage, c'est haram. La plupart se basent sur des hadiths considérant le tatouage comme une "modification de la création de Dieu" et interdisant de ce fait toutes modifications corporelles: les tatouages ou encore… l'épilation des sourcils et l'utilisation des perruques.

 

Le prédicateur Abou-Hafs remet les choses dans leur contexte: "Autrefois, les femmes se tatouaient, s'épilaient les sourcils ou portaient des perruques pour, dit-on, se donner un air plus juvénile et "tromper" leurs futurs époux. C'est pour cette raison que le tatouage a été interdit". Abou-Hafs toujours:

 

"Aujourd'hui, le rôle social du tatouage relève plus de l'ordre de l'esthétique. Tant qu'il est effectué dans des conditions sanitaires rigoureuses, et qu'il ne met pas en danger la santé du tatoué, cette interdiction n'a plus lieu d'être."

 

Depuis que je suis gosse, j'ai une fascination par les tatouages que je voyais dans les films. Je savais que je voulais m’en faire dès que j'en aurai l'opportunité. Comme j’ai grandi à Casablanca, les gens étaient plus ouverts, donc ça choquait moins... Après, mes parents ont déménagé à Khemisset, c’était donc plus compliqué car les petites villes sont plus conservatrices. J’ai donc décidé de m’installer à Rabat.

 

LIRE: Un mois dans le quartier gay de la prison de Marrakech

 

C’est un mec de Casa, qui s’appelle Zakaria, qui m’a appris à tatouer et m’a offet ma première machine. J’avais 14 ans lorsque je l’ai rencontré, il avait aimé mes dessins. Un an plus tard, j’expérimentais déjà le tatouage... sur mon propre corps.

 

"Ma peau est un journal intime"

Mes tatouages racontent mon histoire. Ma peau est comme un journal intime pour moi. À chaque fois que je vis quelque chose d’intense, que ce soit positif ou négatif, je ressens le besoin de me faire un tatouage. C’est un moyen de ne pas oublier les histoires importantes de ma vie. Toutes les expériences méritent d’être immortalisées.

 

© Youssef Roudaby

 

Là je suis marié depuis quatre mois. Ma femme était d’ailleurs une cliente. Elle était venue pour un tatouage. Nous avons discuté, puis, nous avons bu un café après la séance. De fils en aiguilles, on a commencé à se fréquenter. Dernièrement, je me suis fait tatouer son portrait sur la cuisse, et je lui ai fait un tatouage de mon visage sur son dos. C’était cool.

 

Avec ma femme, on est bien. Je sais que je n’aurais pas pu être avec une femme conservatrice qui ne comprendrait pas mes choix. Heureusement que je suis bien tombé. Nous sommes tous les deux dans des disciplines artistiques. Moi tatoueur, elle prof de danse. On se complète un peu.

 

LIRE: Petit taxi et vendeur de hasch, je croule sous le cash...

 

Est-ce qu'il m'est déjà arrivé de regretter un tatouage? Oui, mais bon, rien n’est irréversible. Je l’ai modifié, enfin, je me suis tatoué de nouveau dessus. C’était un auto-portrait avec ma meuf de l’époque. Quand j’avais 18 ans, je suis sorti avec une nana et j’étais très amoureux d’elle. C’est là que j’ai dessiné notre portrait avec la date et l’heure de notre rencontre sur ma jambe. Après cinq ans, ça a capoté, et c’est là que j’ai dessiné une femme morte à côté pour marquer la fin de cette relation.

 

Il était une fois, les femmes écrites…

Pendant longtemps et depuis la période pré-islamique, les tatouages ont fait partie intégrante de la tradition marocaine. Mais ce rite porteur de symboles, jadis très ancré dans la culture berbère, s'est estompé, voire a disparu, avec le temps. En 2012, Fatym Layachi a joué le rôle principal de "Femme écrite", de Lahcen Zinoun.

 

L’actrice et metteur en scène rembobine: "Étant moi-même berbère, j’estime que le tatouage représente un pan important de notre culture. C’est très triste qu’une telle pratique disparaisse de plus en plus. Au delà de l’esthétique, le tatouage raconte des histoires qui s’écrivaient dans la chair. Et c’est beau en soi", poursuit Fatym Layachi, qui regrette que les Marocains "aient boudé plusieurs aspects importants" de leur culture.

 

"Nous sommes en train de nous uniformiser, de faire de l’identité marocaine une identité arabo-musulmane monolithique, alors que ce n’est pas ce que nous sommes vraiment. J’ai l’impression qu’il y a une espèce de volonté d’effacer notre histoire."

 

"Ma peau est devenue une espèce de brouillon sur lequel j’apprenais"

Aujourd’hui, je n’arrive plus à compter le nombre de tatouages que j’ai. A part celui que j’ai sur l’épaule, et le tout premier démon que je me suis fait à 12 ans, j’ai tout fait moi-même. Dès que j’ai pu me procurer une machine à tatouer, j’ai commencé à expérimenter sur mon propre corps. Ma peau était devenue une espèce de brouillon sur lequel j’apprenais au fur et à mesure. Quand ça n’allait pas, je recouvrais avec un autre tatouage.

 

© Youssef Roudaby

 

Je n’ai jamais vraiment dû faire face à une réaction violente dans la rue. Par contre, des regards bizarres, j’y ai droit quotidiennement. Les gens ne comprennent pas, alors que toute la génération de nos grands-parents était tatouée. Il y en a d’autres qui viennent me parler et trouvent ça cool. D’autres me demandent la signification de mes tatouages.

 

Après, qu’on aime ou qu’on aime pas, je m’en fiche. Je n’ai jamais fait attention à ce que disaient les gens. Ça m’importe peu. Depuis tout jeune, je fais des choses qui me plaisent et tant que je ne fais de mal à personne, je ne vois pas pourquoi je devrais me soucier de l’avis des autres.

 

"On renoue peu à peu avec notre héritage"

Aujourd’hui, je suis gérant d’un spa à Rabat, où je fais également du microblading (technique de maquillage semi-permanent des sourcils à l’aide du tatouage, ndlr). J’ai reçu une formation pour ça. Ça m’a également appris beaucoup de choses sur le tatouage et m’a permis de m’améliorer.

 

Tatoueur, un métier (souvent) clandestin

Si la pratique du tatouage est strictement réglementée dans de nombreux pays, comme en France, au Maroc, un vide juridique entoure cette profession. Pour la plupart des tatoueurs ayant pignon sur rue dans le pays, leurs studios sont considérés comme de simples salons d’esthétique.

 

D’autres exercent dans la clandestinité, dans leurs domiciles ou chez le client. Un conseil, renseignez-vous auprès d'une personne qui s'est fait tatouer chez tel ou tel tatoueur, avant de recourir à ses services, car les conditions sanitaires ne sont pas toujours assurées. En résultent parfois contaminations, infections, hématomes et réactions allergiques.

 

En plus de mon job au spa, j’ai entre cinq à six clients par mois qui veulent des tatouages. J’ai aussi des clients du spa qui viennent se faire tatouer. Soit je les tatoue chez moi, soit je fais ça à domicile. Mes clients me demandent surtout des citations qui leur tiennent à coeur, des motifs tribaux. C’est ce qui est en vogue en ce moment. Les citations en arabe marchent très bien aussi.

 

© Youssef Roudaby

 

Je sais que ce n’est pas pour tout de suite, parce qu’il faut des moyens pour ça, mais j’aimerais bien ouvrir un studio de tatouage dans l’avenir. Car je ne me vois pas faire autre chose. Les gens en veulent de plus en plus et c’est une véritable passion pour moi. Au Maroc, le tatouage est dans notre culture, et on renoue peu à peu avec cet héritage que nos parents ont décidé de bouder."

 

Publicité

Commentaires