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Je subviens aux besoins de mon foyer depuis presque toujours

La Dépêche | 12 octobre 2017 à 16 h 01 min | Mis à jour 12 octobre 2017

Propos recueillis par

© Sami Ameur

Aussi loin qu'elle se souvienne, Fatima, 53 ans, a toujours été femme de ménage, à partir du moment où son mari a troqué son job de maçon pour celui de chômeur (et oisif) très très longue durée. Depuis, c'est elle seule qui subvient aux besoins du ménage: un mari et 6 enfants. Elle fait partie des 16% de foyers marocains dirigés par une femme, d'après les statistiques du HCP. Fatima revient sur son quotidien au travail et à la maison, entre galère, satisfaction et craintes des lendemains incertains.

 

"Mon mari est homme au foyer (rires). Il ne s’est jamais dit qu’il devait se trouver un job. Aujourd’hui il a une excuse, son diabète s’est aggravé. Mais pendant de longues années, il n’a presque jamais manifesté le besoin de travail, vu que je rapportais de l’argent à la maison. En fait, c'était juste de la paresse...

 

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Mais bon, je lui pardonne, pendant nos premières années de mariage, il a bien pris soin de moi, et je lui suis reconnaissante pour ça. Et puis c’est mon mari, je ne vais quand même pas le jeter à la rue.

 

"Ils me doivent tout même s'ils ne le reconnaissent pas"

Quand je l’ai épousé, il travaillait dans le BTP. Il s'est retrouvé au chômage, et a eu du mal à trouver un job. J’ai dû prendre le relais. Aujourd’hui, cela doit faire au moins 12 ans que je suis femme de ménage. Mes enfants et mon mari savent qu’ils me doivent tout, même s’ils ne le reconnaissent pas. Ils savent que sans moi, ils n’auraient pas vécu dignement.

 

Heureusement, mes trois fils, qui vivent entre chez moi et la prison, s’assument financièrement. Ils ne ramènent zéro dirham à la maison, mais ils se prennent en charge en travaillant comme gardiens de parking. C’est déjà ça. Mes deux filles, elles, ne font rien. Au moins, elles aident à la maison.

 

Tout ça peut vous paraître catastrophique, mais je ne me plains pas. Je n’ai aucun problème et je vis bien, hamdoullah. Depuis que je travaille, j’ai fidélisé des clients qui sont devenus comme des familles pour moi. Quand tu es une personne de confiance, c’est le boulot qui vient te chercher, tu ne fais plus d’effort pour ça.

 

 

Il y a des semaines où je travaille tous les jours, d’autres où je ne travaille que 3 jours. Il faut récupérer, sinon je ne tiendrai pas le coup. Mes revenus varie selon les moyens de mes clients, des fois c’est 100 dirhams, d’autres ça peut monter jusqu’à 200 dirhams ou plus.

 

Après, il y a beaucoup de  gens généreux qui font que la vie est plus facile. Mes plus plus anciens clients, par exemple, m’offrent le mouton de l’aïd chaque année depuis 14 ans. Cela m’aide beaucoup. Des fois, mes clients m’offrent de vieux meubles, des vêtements, des choses comme ça. Je garde ce qu’il me faut, et j’offre le reste à mes voisines, à mes amies.

 

"Il m’est arrivé de prêter de l’argent à mes clientes"

C’est clair qu’il n’y a pas un salaire fixe assuré chaque mois. Mais je m’en sors bien. Il suffit de savoir gérer et d’économiser pour les périodes de crise. Il est même arrivé que je prête de l’argent à mes clientes qui étaient dans le besoin (rires).

 

Mes journées de travail sont très longues. Comme j’habite à la médina, il faut que je me réveille tôt pour prendre le bus pour me rendre chez ma cliente du jour. Je travaille toute la journée. Je finis généralement vers 19 ou 20 heures. Et là une autre journée commence.

 

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Quand je rentre chez moi, je vais au marché, je fais mes courses, je prépare le dîner, je m’occupe un peu de la maison, avant de dormir vers minuit ou 1 h du matin. C’est épuisant, oui, mais c’est la vie, c'est le mektoub. Le plus important pour moi est de rester digne et de ne pas mendier.

"Je ne veux paraître misérable aux yeux de personne"

Dans le métier, plusieurs femmes de ménages se comportent comme des mendiantes. Comme pour susciter la pitié de leurs clients. Ce n’est pas mon cas. Avant d’aller au travail, je m’habille correctement, je me douche, je me coiffe pour être présentable.

 

Je ne veux paraître misérable aux yeux de personne.

 

Ma plus grande fierté? C’est que j’ai pu acheter un bien immobilier après une dizaine d’années de travail. Ce n’était pas évident, mais j’y suis parvenue après avoir économisé pendant longtemps. J’ai fini par acheter une maison à la médina à 80.000 dirhams. C’était une sacrée bonne affaire!

 

Ce qui me peine, en revanche, c’est que j’ai voulu que tous mes enfants aillent à l’école, mais ils ont tous lâché très tôt. Après tout, tu ne peux pas les forcer. Mais ça me fait beaucoup de mal quand j’y pense.
Personnellement, on m’a sorti de l’école très tôt, je ne voulais pas que ça leur arrive aussi, mais c’est eux qui ont fait ce choix. Là, ma cadette est toujours scolarisée, elle a du retard, mais j’espère qu’elle ira jusqu’au bout. Je veux qu’elle me rende fière.

 

Aujourd’hui, j’ai 53 ans, je commence un peu à fatiguer. Quand je fais de longues journées, ça se ressent sur mon corps. Dans un métier pareil, il n’y a pas de retraite, le repos n’est pas permis. Mais je n’y pense pas trop. On verra de quoi demain est fait."

 

Silence, on exploite...

Promulguée en juillet 2016, la loi 19-12 concernant le travail des mineurs, appelée aussi la loi sur "les petites bonnes", ne convainc pas les militants pour les droits humains. Parmi eux, l’association Insaf, qui appelle à l’interdiction totale du travail des enfants. Il faudra néanmoins attendre (au moins) 5 ans avant que la loi n'entre en vigueur pour limiter l’âge légal du travail à 18 ans. Si bien qu'aujourd'hui, des filles âgées de 16 à 18 ans sont exploitées dans le travail domestique sans que leurs employeurs ne soient inquiétés.

 

Selon Insaf, entre 60.000 et 80.000 filles mineures sont exploitées au Maroc en tant que travailleuses domestiques. Parfois maltraités par leurs employeurs, elles sont dans la plupart des cas privées de leurs droits fondamentaux, l’accès à l’éducation en premier.

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