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Nous sommes tous des Rifains, vive le Rif!

La Dépêche | 28 juillet 2017 à 7 h 28 min | Mis à jour 2 août 2017

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Nous sommes tous des Rifains, vive le Rif!
© Sami Ameur

Depuis l’annonce de l’organisation de cette manifestation du 20 juillet, je m’étais promis d’y être. Je voulais comprendre et apporter mon modeste soutien à ce grand rassemblement. Comme tout le monde, je suivais ce formidable élan populaire à travers les réseaux sociaux et les articles de presse. Avec mon amie et complice Fatima Achehbar, nous avons décidé de prendre la route en direction d’Al Hoceima le mardi 18 juillet. Nous voulions arriver au moins la veille de la tenue de la manifestation, de peur que les accès à la ville soient fermés le jour J.

Détruire les préjugés

Je connais très peu cette région et jusqu’à récemment, j’étais assez inculte sur l’histoire particulière du Rif. Fatima m’a beaucoup sensibilisé sur la question et bien sûr, le Hirak m’a donné envie d’en savoir plus.

Quand j’étais enfant, nous habitions dans un petit village normand dans la France profonde, nous étions trois familles d’immigrés et parmi elles, une famille rifaine que je trouvais différente de nous. Ils étaient conservateurs et d’une certaine dureté. Ce préjugé m’a accompagné pendant longtemps, jusqu'au jour où je fus invité à Nador pour présenter mon film Tinghir Jérusalem.

J’ai alors découvert le milieu militant amazigh et les militantes rifaines féministes qui ont détruit, en quelques secondes, les préjugés tenaces que je pouvais porter sur la culture rifaine. Certes, des conservateurs et islamistes, il en existe aussi dans cette région du Maroc.

Nous sommes arrivés à Al Hoceima par la route côtière depuis Tétouan après plusieurs barrages que nous avons franchis sans difficulté. Avec Fatima, nous nous étions mis d’accord sur la même excuse si la police venait à nous interroger : nous sommes à Al Hoceima pour profiter du beau littoral.

“Dans la gueule du loup”

Nous avions trouvé un grand appartement juste derrière le commissariat central et face à la place Mohamed VI où les forces de l’ordre ont stationné leurs véhicules. Nos allées et venues au milieu des fourgonnettes et bus de policiers étaient scrutées. Nous nous retrouvions dans la “gueule du loup”.

 

 

Le jour J, un calme étrange règne sur la ville. Nous décidons avec Fatima de prendre notre petit déjeuner au Basilic où l’on retrouvait tous les militants, journalistes et amis venus soutenir le mouvement. Ce café avait l’avantage d’être sur la fameuse Place Mohamed VI, objet de toutes les attentions, qui avait été rebaptisée Place des Martyrs par le Hirak. Dans ce café, les conversations allaient bon train. Deux interrogations principales : à quelle heure va commencer la manifestation? Et quelle sera l’attitude des autorités, réprimer ou laisser faire?

A un moment, se connecter sur internet est devenu difficile, voire impossible. Les flics en civil sont nombreux, ils surveillent les conversations. Nous décidons d’aller rejoindre d’autres amis dans un autre café donnant aussi sur la place, le Bellevue. Là-bas, j’ai vu des arrestations arbitraires, voire des enlèvements de jeunes activistes. J’ai assisté avec Fatima à une scène des plus choquantes : un camion de policiers fonçant droit devant sur un homme qui était de dos. Il a voltigé. Nous nous sommes dit : “ils l’ont tué”. L’homme s’est relevé et des jeunes ont sauté sur le camion de flics.

Des policiers, j’en ai vu à la fois qui voulaient absolument en découdre, mais aussi d’autres qui demandaient aux manifestants de reculer avec respect.

Eux aussi endurent les mêmes situations dans leur ville et doivent se sentir solidaires avec ces revendications sociales. Ils ont aussi des familles à soigner, des enfants à éduquer.

Le Peuple a conquis la rue

Dehors, on ressent une grande tension, dans une rue adjacente, une passionaria rifaine prend à partie des policiers qui l’ont traitée de “fille d’Espagnols”.

Je suis née ici, c’est ma terre. Partez, vous n’avez rien à faire ici. Arrêtez-moi si vous en avez le courage !”, leur a-t-elle répondu.

Un gradé de la police arrive et au lieu de calmer les choses, il hausse le ton et parle avec mépris aux quelques personnes venues assister à la scène. Filmant la situation, je lui dis que son attitude est scandaleuse, détestable, que c’est exactement ce mépris qui pousse les gens à protester. Il me fusille du regard et me dit qu’il ne fait qu’appliquer la loi.

 

À partir de ce moment-là, j’ai senti la tension monter dans toute la ville. Avec Fatima, nous remontons la grande avenue et nous nous arrêtons près d’un groupe de jeunes filles qui scandent slogans en tapant des mains. Des femmes les encouragent des balcons. Une marée humaine s’empare de la ville en effervescence. L’excitation est à son comble. Le Peuple a conquis la rue, il veut la libération de tous les prisonniers. “Nous ne sommes pas des sauvages, vive le Rif !”, scandent les manifestants. J’en ai des frissons. Nos regards sont complices et bienveillants.

 

Fraternité et solidarité

Mouvement de panique dans la foule, la police commence à nous charger. Nous courons dans tous les sens, ils viennent de nous balancer des bombes lacrymogènes pour nous disperser. Ma seule hantise était de perdre de vue Fatima. Nous suffoquons, toussons. Nos yeux nous piquent. Des femmes, depuis leur balcon, nous envoient des oignons coupés en rondelles. On nous apporte du coca pour apaiser les brûlures. J’ai vu la fraternité et la solidarité entre les manifestants, et la dignité et la force dans leurs yeux.

 

Plus loin, d’autres rassemblements s’organisent. Au-delà des revendications socio-économiques légitimes, ils demandent à être reconnus dans leur singularité et d’être respectés et considérés.

Le slogan le plus récurrent est cette phrase prononcée par feu Hassan II comparant les Rifains à des sauvages. Cette phrase n’est jamais passée.

Ils ont été atteints dans leur dignité et le pouvoir doit trouver les mots pour apaiser ces maux et ces blessures. Il est essentiel de transmettre cette histoire complexe aux jeunes générations. Il faut impérativement inclure dans le récit national toutes ces singularités. Oui, il faut étudier la figure d’Abdelkrim El Khattabi, l’expérience de la république du Rif, les répressions menées par Hassan II entre 1958 et 1959.

Condamner sans voir

Des Rifains, je me souviendrai de leur extrême gentillesse et de leur fierté d’accueillir des Marocains d’autres villes. Ils sont attachants et ont cette envie de partager avec vous leur culture, leurs chants, leurs rêves.

Je fus atterré par les comptes rendus des médias officiels, car les manifestants étaient pacifiques. Sur les réseaux sociaux depuis leur salon confortablement installé, ils condamnaient sans jamais avoir mis les pieds là-bas, en reprenant la propagande visant à délégitimer le mouvement, on les accusait de séparatistes. Le Hirak se bat pour tous les Marocains. Les inégalités sociales sont devenues insupportables, les partis politiques complètement à côté de la plaque.

Ce qui m’attriste au fond le plus, c’est ce silence complice et assourdissant de beaucoup d’intellectuels et artistes qui n’hésitent jamais à protester quand les islamistes attaquent nos libertés individuelles. Où sont vos voix ?

J’ai vu un peuple debout, fier et courageux n’hésitant pas à défier l’arbitraire et se battant au final pour quelque chose de précieux, notre liberté de penser, d’agir et de protester. Il y a cette volonté farouche de se réapproprier une dignité longtemps bafouée et écrasée.

Raconter cette histoire

Tout cela a fait naître en moi le désir de raconter toutes ces histoires, peut être sous la forme d’un film retraçant la complexité de cette région frondeuse. Sublimer ce mouvement, voilà un dessein intéressant à accomplir pour l’artiste que je suis.

Il faut libérer tous les prisonniers politiques si nous voulons construire un avenir ensemble. Je pense à ma consoeur artiste Sylia et tous les autres prisonniers au fond de leur cachot et j’ai juste envie de leur dire merci, merci pour nous, pour le Maroc, pour votre sacrifice et courage.

J’espère vous serrer dans mes bras bientôt, mais sachez une chose, on ne vous laissera pas tomber, on continuera à se battre pour vous faire libérer, nous continuerons à crier notre soif de liberté et de justice sociale. Ces militants mériteraient largement d’être décorés pour services rendus à la nation. Ils ont changé notre rapport à la politique et mis en avant que le changement pouvait venir de nous. Pour changer ce pays, il faut l’aimer intensément, fougueusement, amoureusement et poétiquement.

Du respect de Tanger à Lagouira

Ce sont nous, les vrais patriotes et non ceux qui crient à la peur de la déstabilisation du pays. Il est évident qu’il n’est dans l’intérêt de personne que notre pays sombre à l’instar de l’Irak, de la Syrie et tant d’autres. Justement, pour éviter ce cauchemar, il faut que cette élite privilégiée prenne conscience de l’importance de la lutte contre la corruption, d’un meilleur partage des richesses afin que tous les Marocains puissent vivre dignement.

De Tanger à Lagouira, c’est de respect, de considération et de dignité dont nous avons le plus besoin.

Des Rifains, je garderai à jamais le souvenir de ces regards profonds et forts qui en disent plus long que les discours sur leurs combats, leurs luttes et leur histoire. On ne se taira plus. On veut rêver aussi avec vous pour un Maroc meilleur, pluriel et progressiste.

Nous sommes tous des Rifains, vive le Rif.

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