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Comment mes soirées à Marrakech ont financé mes études

La Dépêche | 30 janvier 2018 à 15 h 34 min | Mis à jour 30 janvier 2018

Propos recueillis par

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Grande, élégante, Yousra* attire les regards des hommes et leur convoitise. À 24 ans, cette jeune étudiante casablancaise à la chevelure blonde et aux yeux noisette échange ses faveurs sexuelles contre de l’argent. Pour payer sa formation dans une école de gestion et subvenir à ses besoins et à ceux de sa soeur. Entretien intime.

 

 

Raconte-nous brièvement ton adolescence.

Je viens d’un milieu plutôt aisé à la base. Mais tout a basculé à mes 12 ans, quand mes parents ont divorcé. Chacun a refait sa vie de son côté, et mon père s’est remarié quelques mois après son divorce, et depuis, il a quasiment disparu de nos vies. On s’est parlé il y a 6 ans, je crois. Je ne cherche pas trop à lui parler, même si on habite la même ville.  Il était alcoolique et très violent. Ma mère voyageait beaucoup à cause de son travail, et quand elle n’était pas à la maison, il ne s’occupait pas de nous, il ramenait des femmes à la maison. Il nous disait que c’était des collègues mais on n’était pas dupe ma petite soeur et moi. Plus tard, ma mère a refait sa vie. Elle a rejoint son mari au Liban et nous a confiés chez son frère. Après quelques années, nous avons décidé d’habiter seules.

 

Oui. J’avais commencé à suivre des études à la fac, mais honnêtement, ça ne me plaisait pas. J’aurais pu réussir mes années à la fac si j’avais fourni un peu d’efforts, seulement, j’assistais rarement aux cours et ça m’arrivait de ne pas me présenter les jours d’exams. Et puis je n’avais pas la tête aux études. Cela faisait des années que je vivais dans la précarité. Après le divorce de mes parents, je ne pouvais plus me permettre quoi que ce soit, ni les voyages, ni les vêtements de marques.

 

Quand as-tu pensé à échanger ton corps contre de l’argent pour la première fois?

J’avais 21 ans, j’avais beaucoup de problèmes. Mon oncle nous délaissait totalement, il ne voulait plus s’occuper de nous, j’avais raté ma licence, je ne supportais plus personne, j’avais l’impression d’avoir raté ma vie. J’ai décidé de me reprendre en main, de m’inscrire dans une école privée, mais je n’avais pas un dirham en poche. Cependant, j’ai toujours su comment m’y prendre avec les hommes, nombreux à m’aborder et à me trouver belle. J’essayais toujours de bien choisir les garçons que je fréquentais, issus de familles aisées, motorisés…

 

Ton premier client, tu l’as trouvé toute seule ou on te l’a présenté?

Il était très simple à trouver: je suis allée sur Facebook, j’ai ajouté des hommes plus âgés que moi. J’ai choisi des Marocains, des Saoudiens ou des Européens. Le critère de sélection le plus important était qu’il ait les moyens et qu’il ne soit pas du genre à afficher sa vie privée sur les réseaux sociaux. Le tout premier devait avoir dans les 50 ans. On s’est donné rendez-vous à Marrakech. Il ne me plaisait pas particulièrement mais il semblait avoir les moyens. On est sortis en soirée, on a fini à l’hôtel, il s’est passé ce qu’il devait se passer, il m’a donné 5000 dirhams et m’a offert quelques cadeaux.

 

Comment fais-tu pour expliquer à tes clients que tu veux de l’argent ?

J’essaye de le montrer implicitement dans la conversation, généralement ils ne tardent pas à comprendre. Des fois ce sont eux qui me le demandent directement.

 

À quelle fréquence rencontres-tu tes clients?

Ça peut être une fois par mois comme ça peut être 4 week-ends par mois. Ça dépend de mon besoin. Mais quoi qu’il en soit, c’est uniquement durant les week-ends. Ça se passe à Marrakech, Casablanca, Rabat où Kenitra. Le reste de la semaine, j’étudie, je sors avec mes amis. Je mène une vie normale ou presque. Le vendredi, après les cours, en fin d’après-midi, je pars au salon de coiffure. Je m’épile, je me coiffe et je me maquille. Et puis, mes clients passent me prendre en voiture, où alors, je me déplace en train. Ensuite, on se rend généralement dans un appartement que mon client a loué ou à l’hôtel. En général, je rencontre un à deux clients par week-end.

 

Tous les clients demandent des faveurs sexuelles ?

Oui, mais il y en a certains qui me demandent de les accompagner à des dîners ou à des soirées entre amis.

 

Ta famille est au courant de ta double vie?

Ma soeur est la seule qui soit au courant dans ma famille. Les autres pensent que j’ai déjà eu ma licence et que je travaille comme assistante dans une société. Ma soeur a accepté mon choix parce qu’elle a vu comment ça a changé notre vie, j’ai pu louer un appartement à 5000 dhs où on vit actuellement et ça m’a également permis de financer mes études, de subvenir à tous nos besoins, et à nous faire plaisir aussi.

 

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Combien gagnes-tu en moyenne?

Au début c’était entre 4.000 et 20.000 dirhams par week-end, maintenant, j’arrive à atteindre 50.000 dirhams par week-end. Mais c’est une moyenne, ça varie beaucoup. Un jour, un Saoudien m’a même payée 80.000 dirhams, mais ça n’est arrivé qu’une seule fois.

 

Ce que tu fais est-il temporaire?

Oui, je ne compte pas faire ça toute ma vie, je compte arrêter une fois que j’aurai fini mes études et que j’aurai trouvé un bon travail. Dans 10 ans, j’aimerais avoir un travail stable et une relation sérieuse dans ma vie.

 

As-tu honte de ce que tu fais?

Vis-à-vis de moi-même oui, mais sinon je m’en fous de ce que les gens peuvent penser.

 

Est-ce que tu considères ce que tu fais comme haram, est-ce que ça te travaille?

Bien sûr que c’est haram je ne peux pas le nier, mais je n’ai pas le choix. Cela ne me fait pas plaisir de faire ça, ça ne me rend pas heureuse. Mais pour autant, je ne suis pas triste, parce qu’au final, ça me fait gagner de l’argent.

 

Te considères-tu comme une prostituée ?

Honnêtement oui, mais je considère également que c’est un métier, rien de plus.

 

Est-ce que tu t’amuses quand tu sors?

Oui bien sûr. Ce n’est pas le genre d’endroits que je fréquente habituellement: je choisis des endroits classes où la clientèle est souvent âgée, comme ça je ne risque pas de croiser mes amis ou des gens qui me connaissent. On part souvent dans des restaurants chics mais c’est aussi des boites et des pubs quelques fois. Moi ce que j’aime, c’est sortir à Marrakech. Il y a un restaurant dans la Palmeraie que j’adore. Quand je suis à Marrakech, j’emmène toujours mes clients là- bas. Il y a un super show, il y a beaucoup de chanteurs qui montent sur scène, ils chantent en arabe, français et anglais. J’aime beaucoup aussi aller au karaoké, ça m’amuse de voir des gens bourrés chanter.

 

Il doit aussi y a avoir des soirées qui tournent mal parfois, non?

Sincèrement, pas vraiment, je choisis bien mes clients, on discute au téléphone avant de se voir. Je n’ai jamais eu d’embrouille à proprement parler, ni avec les clients, ni avec la police. Il faut dire que je suis hyper discrète. Après, c’est vrai que parfois, ça ne se passe pas vraiment comme prévu. Une fois j’y suis partie avec un anglais que je rencontrais pour la première fois, il ne m’avait vraiment pas plu et je voulais me débarrasser de lui. Il était très lourd, un peu pervers sur les bords. À peine assis, il a commencé à me tripoter les cuisses, à me peloter. Ce n’est pas parce qu’il me paye qu’il a le droit de me traiter comme ça.

 

Dans ces cas-là, tu fais quoi?

Pour m’extirper de là, je lui ai dit que je partais aux toilettes. Évidemment, je me suis barrée… Heureusement que je connais toujours des hommes là où je pars. J’ai appelé un type qui n’habitait pas loin et je lui ai demandé s’il était libre. Il est venu me chercher peu de temps après.

 

Tu parlais de discrétion tout à l’heure. Est ce qu’on te reconnaît dans certains coins ?

Oui bien sûr, j’ai même les numéros de certains serveurs et videurs. Ça me permet de réserver les meilleures tables quand c’est moi qui choisis. Mais je préfère choisir des tables un peu éloignées de la scène, comme ça on ne me remarque pas.

 

Comment est-ce que tu t’habilles quand tu sors ?

D’habitude je m’habille légèrement, même pendant la semaine. Donc si on se voit pendant la journée, je porte généralement des “crop-top” des leggins et des talons. On me dit que ça met en valeur mes formes. Par contre quand je sors en soirée, je veille à être sexy et raffinée, en général, j’opte pour une robe moulante qui soit élégante.

 

Quand tu es avec un client, est-ce que les gens te regardent bizarrement ?  

Oui, je sens les hommes me regarder, me dévisager. Je sens qu’ils ont envie d’être à la place de celui qui m’accompagne. La preuve, c’est qu’ils me font souvent des avances alors que je suis accompagnée, ce qui m’arrange (rires).

 

Pourquoi donc?

Parce que mes clients réalisent qu’ils ont de sérieux concurrents, alors, ils essaient davantage de m’impressionner. Au final, ça joue en ma faveur. Une fois j’étais avec un Marocain dans une boîte très connue à Casablanca et il y avait un type qui n’arrêtait pas de me fixer et de me sourire. Il était plus jeune que l’homme qui m’accompagnait, et on sentait, à son look, ce qu’il y avait sur sa table, qu’il avait beaucoup plus de moyens. Je lui ai lancé un sourire discrètement, et j’ai dit à l’homme avec qui j’étais venue que je sortais pour parler au téléphone. Le jeune homme m’a alors suivie dehors, et m’a dit qu’il était prêt à payer le double de ce que j’allais toucher ce soir-là pour que je l’accompagne.

 

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Tu l’as suivi?

Non, je n’allais quand même pas planter un client en pleine soirée. Par contre, on s’est échangé nos numéros et je lui ai donné rendez-vous pour la semaine d’après. On s’est vu trois week-ends consécutifs, ce qui au passage m’a permis d’empocher 100.000 dirhams. Il est d’ailleurs devenu l’un de mes clients les plus fidèles. C’est rare que je tombe sur des jeunes qui ont autant de moyens et qui sont aussi matures…

 

Quel est le truc le plus étrange qui te soit arrivé?

Une fois, j’ai rencontré un américain en mission au Maroc. Il était gentil mais il avait l’air un peu trop efféminé. Nous sommes allés dans un hôtel très connu à Marrakech, c’était la première fois que j’y allais. Je me sentais vraiment gâtée. Une fois dans la chambre nous n’avons pas tardé à passer à l’action. Une fois passé le stade des préliminaires, j’ai commencé à sentir quelque chose de bizarre. Et c’est là que j’ai découvert qu’il était hermaphrodite. J’ai paniqué mais j’ai gentiment refusé de continuer. Il a essayé de me persuader de toutes les manières, il m’a supplié, il a pleuré, il a haussé le ton, mais c’était au-delà de mes forces. Je suis sortie en trombe, et j’ai appelé un taxi qui m’a déposée dans un autre hôtel. Cette histoire m’a brisé le coeur mais je ne pouvais pas accepter.

 

En quoi consistent les soirées ?

La plupart des clients prévoient de sortir en soirée, de picoler à la maison après et ensuite de passer au lit. Après cela diffère d’une personne à l’autre, il y’a des hommes qui veulent passer directement à l’acte une fois rentré à la maison, généralement je vois ces personnes pour une ou deux fois, sauf s’ils paient vraiment bien. Il y’ a d’autres qui veulent boire et discuter avant . Y a même certains qui demandent de danser ou de faire du striptease. Mais sinon je préfère les clients qui essayent de se rapprocher de moi sur le plan personnel sans pour autant se faire trop d’idées. Je ne suis pas uniquement un corps, ça me fait plaisir quand la personne s’intéresse à moi au-delà de cela. En même temps il ne faut pas se mentir, on n’est pas un couple. Ca me fait plaisir quand mes clients prennent de mes nouvelles de temps à autre, mais si le client m’appelle plusieurs fois pour me parler de sa journée ou de me demander où je suis je coupe complètement les ponts. J’essaye de rester “professionnelle.”

 

Est ce qu’il y a des clients qui te considèrent comme leur copine ?

J’essaye d’être claire avec eux dès le début, pour ne pas tomber dans la confusion. Il y a des clients qui m’avouent qu’ils auraient préféré me rencontrer dans d’autres circonstances et il y a ceux qui sont parfaitement satisfaits que je sois uniquement la fille qu’ils voient pendant les week-ends. Mais si je sens que le client envisage plus qu’une relation sexuelle, je le remets gentiment à sa place. Ça m’enchante de nouer des relations amicales avec eux, mais je considère cela plus comme un métier et je n’envisage pas de m’engager avec un client à moi.

 

Parle-nous d’une amitié significative avec l’un de tes clients

J’avais rencontré un Turc veuf qui était en vacances à Casablanca, il était très attentif et je me sentais respectée. Même s’il n’était pas particulièrement généreux, je me sentais quand même à l’aise avec lui. Quand il est revenu à son pays, il prenait de mes nouvelles  de temps à autre et m’envoyait des photos de lui et de ses enfants. Il est ensuite revenu au Maroc avec eux et m’a présentée comme étant une amie. Ça m’a fait énormément plaisir de voir qu’on m’apprécie au-delà de mon corps. Il n’est plus revenu depuis mais on se parle souvent, au moins une fois par mois.

 

Est ce que tes clients se confient à toi?

Oui, même que parfois, ils se confient à moi bien plus qu’à leurs femmes. Ils me racontent leurs problèmes de couple, leurs ennuis dans le travail… Vu que je sors souvent avec des hommes âgés, ça me permet d’apprendre un peu de leurs expériences et de bénéficier de leur sagesse.

 

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Est ce que tu ne te sens pas considérée comme un objet par certains ?

Quelques fois oui, même s’ils ne l’expriment pas verbalement, mais ça se sent à travers leurs comportements, surtout au lit… C’est vrai que c’est difficile à digérer mais c’est une réalité du métier. À partir du moment où tu vends ton corps, c’est qu’il y aura certainement des hommes qui ne vont s’intéresser qu’à ça.

 

Est ce que tu as déjà travaillé avec un maquereau?

Je travaille pour mon propre compte mais ça m’arrive de passer par une maquerelle en fait, surtout à Marrakech. Je l’ai rencontrée à Marrakech, durant une soirée, alors que j’étais avec un client. L’un des hommes présents était également accompagné d’une fille, avec laquelle j’ai discuté pendant la soirée et elle a proposé de me mettre en contact avec cette maquerelle. Quand on s’est rencontrées la première fois, le courant n’est pas vraiment passé. Elle me trouvait très exigeante et je la trouvais très insolente. Mais quand elle a vu que je ramenais de l’argent, elle s’est mise à me respecter beaucoup plus (rires). Maintenant, elle ne m’appelle que quand c’est un très bon client.

 

Est-ce que tu comptes partager ton vécu avec ton futur mari ou copain ?

J’aimerais bien finir avec quelqu’un d’aussi ouvert d’esprit mais je sais qu’il y’a de fortes chances que ça ne soit pas le cas. Je crains qu’il ne me considère comme une simple prostituée, sachant que cela ne représente  pas la personne que je suis vraiment.

 

*Le nom a été modifié