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Sidi Abderrahmane, voyage au bout du réel

La Dépêche | 10 septembre 2017 à 15 h 16 min | Mis à jour 12 septembre 2017

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Sidi Abderrahmane, voyage au bout du réel
L’île abrite le tombeau d’un soufi venu de Bagdad au 18e siècle, et qui aurait eu de forts pouvoirs de guérison.

Planté au sommet d’un îlot à quelques encablures du temple du shopping de Salwa Akhannouch, le saint patron de Casablanca attire à lui chaque année des milliers de pèlerins en quête de remèdes à leurs maux les plus divers. Plongée dans un monde aux frontières du licite.

Cet article a initialement été publié par notre partenaire Dîn Wa Dunia, dans le numéro 4 du mois de mars 2016.

Ce dimanche de janvier, un petit crachin serré, pénétrant, tombe par intermittence sur Aïn Diab. Une poignée de joggeurs court le long de la corniche pendant que des enfants jouent au foot sur la plage sans prêter attention au vent qui repousse sans arrêt leur ballon. Au large, plantée sur un îlot de rocaille à hauteur de la porte 24, la kouba de Sidi Abderrahmane semble veiller sur Casablanca. Autrefois, l’accès au lieu était plutôt folklorique, la traversée se faisant à marée haute à bord d’une chambre à air de camion et toute une population vivotait autour de cette activité : moyennant quelques dirhams, des passeurs vous conduisaient de la plage jusqu’au pied des marches du mausolée. A bord de ces embarcations de fortune se tenaient jusqu’à six personnes, sans compter les boucs et les coqs vivants destinés aux offrandes. Le voyage était plus ou moins confortable, au gré des courants et de la hauteur des vagues, mais les passagers arrivaient toujours à bon port. “J’ai fait traverser toutes sortes de personnes : des grands, des gros, des jeunes, des personnes handicapées... et des fois, la mer était vraiment agitée. Mais al hamdoulillah, la baraka de Sidi Abderrahmane aidant, je n’ai jamais eu de problème”, se souvient Mounir, un ancien passeur reconverti dans la vente de cigarettes au détail.

Jusqu’en 2013, l’accès au lieu se faisait à marée haute à bord d’une chambre à air de camion.

Mais depuis 2013, l’îlot est relié à la terre ferme par un pont, au grand dam des amateurs de promenades insolites. Les habitants de Sidi Abderrahmane — une vingtaine de personnes —, eux, ne s’en plaignent pas. “Avant, pour aller faire des achats en ville ou même s’approvisionner en bonbonnes de gaz, il fallait attendre que la marée soit basse pour pouvoir traverser à pied, ou bien utiliser les chambres à air. Ce qui nous limitait beaucoup sur les quantités. Aujourd’hui, grâce à Sidna, qui nous a fait construire le pont, tout est plus simple”, se réjouit Hada, qui tient l’un des rares commerces de l’île, une minuscule épicerie spécialisée dans la vente de bougies et d’encens jouxtant le mausolée.
Là, à quelques encablures du Morocco Mall, le temple des serial shoppeuses bidaouies, se tient fièrement le marabout le plus couru de la capitale économique. Mais aussi le plus mystérieux. Car l’histoire du wali enterré sur cet îlot n’a pas encore livré tous ses secrets.

Il jouait du pipeau debout

S’il s’agirait, selon certains, d’un soufi originaire de Bagdad échoué au Maroc après une longue errance, d’autres en revanche le disent venu de la plaine des Doukkala. Arrivé à Casablanca au 18e siècle, avant même que l’ancienne médina ne soit bâtie, il se serait retiré sur ce rocher pour méditer et prier. Le soir venu, il aurait eu pour habitude de louer Dieu en jouant du pipeau, debout face à la mer. D’où son surnom de Sidi Abderrahmane Boumezmar. Sa sagesse légendaire, ses pouvoirs de guérison et les miracles qu’on lui prête, comme celui de marcher sur l’eau, finiront d’aimanter la population alentour, désireuse de bénéficier des bienfaits de sa baraka. Et aujourd’hui encore, des hommes et des femmes venus des quatre coins de la ville blanche (et parfois d’ailleurs) continuent de venir se recueillir sur sa tombe, dans l’espoir de trouver remède à leurs maux les plus divers. A l’instar de Khadija, 39ans, qui souffre de stérilité et qui a entendu dire par ses voisines que des femmes seraient tombées enceintes après un pèlerinage à Sidi Abderrahmane : “Je suis très croyante et consciente que seul Dieu a le pouvoir de changer le cours des choses. Il ne s’agit pas de chirq, je ne fais que supplier ce saint homme d’intercéder en ma faveur”, précise-t-elle, agenouillée auprès de la kouba recouverte de tissu vert et or. Rachid, lui, vient prier le saint patron de la ville pour que ses affaires marchent. “Chaque ville a ses saints protecteurs. Sebaâtou rijales (les 7 hommes, ndlr) à Marrakech, Sidi Abdellah Ben Hassoun à Salé, Sidi Larbi Ben Sayeh à Rabat... Si vous voulez que les portes de la prospérité vous soient ouvertes dans un lieu donné, il faut les honorer. Comme on dit : ‘Chay Allah a rijal el blad’ (Que Dieu nous accorde la bénédiction des saints patrons de la ville, ndlr)”, nous explique ce jeune commerçant fraîchement débarqué dans la métropole.

L’île aux sorcières

Le long de la ruelle principale, des portes entrouvertes laissent entendre le bruit d’une cocotte qui siffle. Dans ces chambrées louées en moyenne 150 dirhams par mois, des voyantes et autres jeteuses de sort officient hiver comme été, donnant à Sidi Abderrahmane sa réputation sulfureuse d’île aux sorcières. A l’intérieur de l’une d’elles, assise à même le sol, une grosse femme en peignoir et fichu rose tire sur sa cigarette en soupirant.

“Ma pauvre dame, les cartes sont formelles : si vous voulez que votre mari revienne, il faut vous prendre en main. D’abord, une séance de ldoun (plomb) pour neutraliser les sorts qui vous ont été jetés. Et puis il faut honorer les siyad (djinns), faire couler du sang pour qu’ils vous le ramènent”, lance-t-elle à l’épouse éplorée venue consulter, drapée dans une djellaba de camouflage et accompagnée par sa femme de ménage. Avant de poursuivre: “Votre mari a bien le teint foncé, n’est-ce pas? Alors il vous faudra tuer un bouc noir. Ou mieux, un veau”.

Sur le muret qui longe le tombeau du wali, des chats ventripotents se prélassent. Ils semblent repus. Située à quelques mètres, la “grotte” comme l’appellent les habitants de l’île, un trou béant au milieu des rochers où sont déposées les offrandes, ne les laisse manquer de rien: des poulets, des agneaux, des plats de couscous, des olives noires, des bonbons, du lait, des œufs durs... Il se dégage d’ailleurs de cette zone de l’île une odeur de décomposition entêtante, à peine recouverte par la fumée des braseros chargés de benjoin, de pierre d’alun ou de harmel. Debout devant l’un d’eux, un jeune homme fluet au sweat-shirt à l’effigie du Barça, surnommé moul majmar, interpelle sans gêne les passants, leur proposant de pratiquer des rituels de purification pour se débarrasser de la tab3a (malchance) ou du mauvais œil. Le visiteur entre alors dans un cabinet de toilette vétuste, où il se lave entièrement, de la tête aux pieds, à l’aide d’un seau d’eau de mer. Puis ressort vêtu d’une gandoura prêtée par moul majmar pour enjamber sept fois le brasero dont les effluves auraient le pouvoir, selon la croyance populaire, de défaire les sortilèges et de chasser les jnouns malveillants. Pour parachever le rituel et se séparer définitivement du mal qui la ronge, la personne doit jeter derrière elle, le plus loin possible, un de ses vêtements intimes. Ce qui explique la présence, qui pourrait paraître saugrenue au promeneur non initié, de caleçons, de culottes et de soutiens- gorge de toutes les formes et les couleurs le long des rochers.
En repartant vers la terre ferme, nous croisons une femme au visage rabougri et au foulard bariolé. Accroupie sur une brique, elle tient un trousseau de clefs anciennes, en fer forgé. “Tous les matins, j’ouvre les portes du mausolée à l’aide de ces clefs. Et à la nuit tombée, je les referme. Je ne m’en sépare jamais, même quand je dors”, insiste celle que tout le monde ici appelle la gardienne des clefs. “C’est Sidi Abderrahmane lui-même qui me l’a demandé. Il s’est présenté à moi dans mon sommeil tout de blanc vêtu et m’a donné un grand pain rond et des clefs, me demandant d’en prendre grand soin”. Arrivée sur l’îlot à la fin des années 1990, elle n’en est jamais repartie.

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