Sexe au Maroc: mode d’emploi

La Dépêche | 12 septembre 2017 à 18 h 07 min | Mis à jour 12 septembre 2017

Par

Sexe au Maroc: mode d’emploi
©DR
12 668

De ville en ville, Leïla Slimani a écouté les déchirements d’une société où la femme ne peut être que vierge ou épouse, et où le sexe se consomme comme une marchandise. Elle en a fait un livre, Sexe et mensonges, paru aux éditions Les Arènes et en vente dès aujourd’hui dans les librairies marocaines. La Dépêche a sélectionné pour vous les bonnes feuilles.

 

  • Le prix de l’humiliation

“Je l’ai vécue. En terminale, je flirtais dans la voiture avec un garçon. Un flirt innocent et tout à fait naturel entre deux adolescents. Une voiture de la gendarmerie s’est arrêtée à quelques mètres. Les gendarmes se sont approchés de notre voiture. Ils savaient très bien ce que nous faisions. C’est d’ailleurs pour cela qu’ils faisaient des rondes dans cette forêt. Il était de notoriété publique que des dizaines de couples se retrouvaient ici chaque jour. Jeunes ou vieux, couples adultérins ou lycéens amoureux, riches ou pauvres, tous poussés par l’envie d’un peu d’intimité à l’ombre des eucalyptus. Les gendarmes qui patrouillent ici ne sont pas une brigade des mœurs, mais ils se comportent comme tels. En réalité, ils se fichent de savoir ce que vous faites, si vous êtes consentante ou non, ils ne prennent pas le temps de s’assurer que vous êtes en sécurité. Ils viennent mollement faire appliquer une loi, ou plutôt en tirer les bénéfices. Car, dans la plupart des cas, ils accepteront de fermer les yeux pour quelques billets. Ce sera le prix de votre humiliation.”

 

Paru aux éditions Les Arènes, l'enquête est en vente dès aujourd'hui dans les librairies marocaines.
  • Leur islam n’est pas le nôtre

“La société marocaine reste une société assez prude sur toutes ces questions. Dans mon enfance, je me souviens qu’à la télévision ou au cinéma, on avait souvent du mal à comprendre l’intrigue d’un film parce que toutes les scènes de sexe et même les baisers étaient coupés. Mais il serait injuste de dire que la société marocaine est intrinsèquement puritaine ; la tendresse, la séduction, l’humour sont valorisés dans la culture populaire. Reste que, depuis une trentaine d’années, l’influence du wahhabisme, d’un islam sans âme, a porté atteinte à cette hanane, cette tendresse qui constituait pour Fatima Mernissi un des piliers de la culture populaire.”

  • Regarder du porno à 13 ans pour “apprendre”

“Mon pire souvenir est celui d’une jeune fille, originaire de Kenitra, qui avait à peine 13 ans. Elle nous a raconté que son père l’avait donnée à un de ses amis. Ils ont menti au juge sur l’âge de la jeune fille afin de pouvoir conclure le mariage. La fillette nous disait : ‘J’ai envie d’aller au collège et de jouer avec mes amis, est-ce que vous pourriez appeler mon mari ? Je sais qu’il fréquente des femmes de son âge, parfois même il les amène à la maison. Moi, je regarde du porno, j’aimerais bien lui plaire, mais il ne veut pas me toucher.’ Cela m’avait bouleversée. Nous avions beaucoup d’appels de ce genre venant des petites villes, qui n’ont que ça comme distraction.” Faty Bady, journaliste, à propos de l’émission On t’écoute qu’elle animait sur Hit Radio avec Doc Samad.

  • Le fol été 2015

“Présenté à la Quinzaine des réalisateurs à Cannes, le film de Nabil Ayouch Much Loved a déclenché d’emblée une polémique extrêmement violente au Maroc. Il aura suffi que soient diffusées quelques images de l’histoire de ces quatre amies prostituées à Marrakech pour provoquer la colère de la foule, puis des pouvoirs publics. Le film, son réalisateur et les actrices ont été l’objet d’insultes et de menaces de mort. Le ministre de la Communication a décidé, sans même avoir vu le film, de l’interdire de sortie au Maroc. Son but : protéger l’image vertueuse et totalement irréaliste de la femme marocaine, à laquelle le film de Nabil Ayouch porterait atteinte. Au Maroc, quand on vous montre votre reflet, vous cassez le miroir.”

  • “C’est sur celles qui se font payer en légumes qu’on tombe”

“La vérité, c’est que tout dépend plutôt de l’argent. Ceux qui ont les moyens, ils font ce qu’ils veulent. C’est malheureux mais quand on nous oblige à rafler des prostituées, c’est sur celles qui se font payer en légumes qu’on tombe, pas les autres. Les prostituées qui roulent en voiture de luxe, elles gagnent plus en une soirée que moi en une vie. Très franchement, aucun policier n’aime être obligé d’arrêter dans les affaires de mœurs. On a mieux à faire. Ce qui est désolant, c’est que les gens veulent se faire justice eux-mêmes, au nom de la religion, ils croient qu’ils ont le droit de vie et de mort sur les autres.
Et puis, pour être tout à fait honnête, ça en arrange pas mal cette situation. Le sexe, au Maroc, c’est un commerce très, très juteux. Ça profite à la police, aux gardiens, aux macs, à tout le monde. Il y en a qui se vantent tout le temps de prier, qui ont des barbes jusque-là, mais ça ne les empêche pas d’aller aux putes ou même de ramasser des jeunes garçons sur les avenues pas éclairées. Tout ça, on connaît! On rackette les prostituées, les couples d’amoureux, les couples adultérins. Il n’y a pas de morale là-dedans, pas de religion : c’est la loi du fric. La loi du plus fort.”
Mustapha, policier à Rabat.

  • Défloration récente ou ancienne?

En tant que médecin, Malika a été témoin de situations extrêmement dures, qu’elle n’aurait peut-être pas connues si elle avait continué de vivre dans son cocon familial bourgeois. “Je n’avais pas conscience de l’importance des certificats de virginité avant de devenir médecin. Ça m’a profondément choquée ! À l’époque, je faisais mon stage d’internat en gynécologie. Un matin à 8 heures, après la nuit de noces, ils ont amené une jeune fille pour que je dise si c’était une défloration récente ou ancienne. J’ai dit, de manière militante, que c’était récent. Je l’aurais couverte de toute façon. Cet épisode m’a laissé un goût amer.”

  • Atlas est une femme

“Nous vivons dans des sociétés où le religieux s’est renforcé et où la femme est censée représenter l’identité musulmane. Le corps de la femme a une pesanteur terrible. La visibilité des femmes détermine le degré d’islamisation d’une société. L’honneur, l’image, la transmission, la vertu, tout repose sur les épaules féminines.
Je ne travaille pas sur la question de la sexualité. Je dois même reconnaître que je la contourne parce qu’elle m’embarrasse un peu. Ce sont des questions très difficiles à décrypter et à déconstruire dans l’état actuel des mentalités. Je me dis que cela va venir progressivement. Notre société est tellement schizophrène, tellement manichéenne, qu’on doit commencer par le commencement, à savoir : comment approcher la religion?”
L’écrivaine et chercheuse Asmae Lamrabet.

  • Musulmans perfectibles

“Les islamistes, eux, ont une théorie sociale. À leurs yeux, les pratiques sexuelles des Marocains sont déviantes et il faudrait les ramener dans le droit chemin. Ils considèrent que nous vivons une espèce d’anomie sexuelle, une perte de repères et de valeurs. Adl Wal Ihsane (groupe islamiste Justice et Bienfaisance) parle du retour à la jahiliya, au temps préislamique de l’obscurité totale, de l’ignorance et de la dépravation. Pour les islamistes, l’islam n’a pas à être réformé dans sa gestion conceptuelle et morale du sexe. La loi est bonne, ce sont les musulmans qui sont imparfaits et qui doivent s’améliorer.”
Le sociologue Abdessamad Dialmy.

  • Tout le monde l’a fait

“Dans le cadre de ma thèse, qui porte justement sur ces questions (Sexualité préconjugale au Maroc : représentations, verbalisation, pratiques et socialisation genrée), j’ai fait des entretiens dans tout le Maroc et je peux vous assurer que je n’ai pas rencontré une seule personne qui m’ait dit : “Je n’ai rien fait.” Les garçons, pour la plupart, disent qu’ils veulent une femme vierge. S’ils tombent amoureux d’une fille qui ne l’est pas, certains affirment: “Je pourrais lui pardonner. Je pourrais même changer de ville pour elle.” Pour eux, si une femme n’est pas vierge, c’est soit qu’elle est pute soit qu’elle s’est fait avoir, qu’elle est victime. Ils sont incapables de considérer qu’elle ait pu vivre sa vie, tout simplement; qu’elle en ait profité. Les filles, elles, ne veulent surtout pas d’un homme vierge. Je consacre d’ailleurs un chapitre de ma thèse à la valorisation différenciée de la virginité, selon qu’elle soit féminine ou masculine.”
La journaliste et chercheuse Sanaa El Aji.

Commentaires