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Ce qu'il faut comprendre de l'écartement de Benkirane par le PJD

La Dépêche | 28 novembre 2017 à 9 h 33 min | Mis à jour 29 novembre 2017

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Ce qu'il faut comprendre de l'écartement de Benkirane par le PJD
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Réuni les 25 et 26 novembre en session extraordinaire, le Conseil national du PJD a rejeté la proposition d’amendement des statuts du parti qui aurait pu permettre à Abdelilah Benkirane de briguer un troisième mandat de secrétaire général. Comment expliquer que le parti de la lampe sacrifie ainsi son “leader charismatique”? Le poids du "clan des ministres" peut-il tout expliquer? Abdelilah Benkirane quittera-t-il la scène politique sur cette défaite?  Décryptage.

 

Si les dirigeants du PJD ont longtemps vanté l'unité de leurs rangs et leur légendaire discipline partisane, le bras de fer auquel se sont livrés les fidèles de Benkirane et les détracteurs d'un troisième mandat - représentés par le "clan des ministres" - a montré les limites de cette vérité supposée.

 

Au terme d’un feuilleton politique riche en péripéties qui a duré plusieurs mois, le "parlement" du PJD a en effet renoncé à amender ses statuts, empêchant de fait Abdelilah Benkirane de rempiler pour un troisième mandat à la tête du parti de la lampe.

 

Avec 126 voix contre l’amendement des statuts, 101 voix pour et 4 votes nuls, l’ex-chef de gouvernement enregistre un échec qui le rapproche de la retraite politique.

 

Le triomphe du pragmatisme

Pourtant, avec 25 voix d'écart sur 231 votants, le PJD était à deux doigts de reconduire Benkirane à son poste, qu'il aurait pu garder jusqu'en 2021, ce qui lui aurait permis de totaliser 13 ans à la tête du parti. Pour le politologue Mustapha Sehimi, ce score reflète moins un rejet de la personnalité de Benkirane que la "grande division entre deux tendances" qui coexistent au sein du PJD.

 

“Benkirane bénéficie d'une grande popularité au sein de la jeunesse du parti qui, bien qu'elle ne soit pas massivement représentée au Conseil national, constitue une force dormante", ajoute Sehimi. “Les membres du Conseil national sont majoritairement des élus locaux, des députés ou des ministres, et ils ont tout intérêt à s'installer dans un schéma de continuité, c'est-à-dire de soutien au gouvernement”, estime le politologue.

“Ils pensent que Benkirane est un élément de complication, et que sa reconduction aurait affaibli la majorité gouvernementale, tout en fragilisant El Othmani en tant que Chef du gouvernement.

Le pragmatisme a triomphé de la loyauté”, résume Sehimi.

 

Le choix de l’apaisement

Si le Conseil national du PJD a décidé d’envoyer un signal fort de soutien au chef de gouvernement et à sa majorité, nul doute que ce vote est aussi un pas en direction du Palais. Car faut-il rappeler que c’est le roi qui avait mis fin aux fonctions de Benkirane suite à son incapacité à former une majorité gouvernementale?

En privant son zaïm de son dernier mandat électoral, le PJD ne fait qu’entériner le choix du monarque.

Pour le politologue Hafid Ezzahri, "le PJD a fait le choix de sécuriser la place prépondérante qu’il a conquise au sein de la scène politique marocaine. Il tourne la page de la confrontation avec l'État et les autres partis, qui risquait de lui faire perdre son crédit politique". Le parti qui dirige le gouvernement depuis 2011 semble avoir fait preuve d'une "lucidité politique collégiale", car avec un "Benkirane créateur de tensions, il avait plus à perdre qu'à gagner, tant avec l'État qu'avec le reste des acteurs politiques" explique Ezzahri.

 

Nouveau zaïm et guerre des chefs

Saad-Eddine El Othmani, actuel numéro 2 du PJD peut désormais se réjouir: même s'il n'a pas explicitement exprimé la volonté de prendre la main sur le parti qu'il a déjà dirigé entre 2004 et 2008, il est plus que jamais favori à la succession de Benkirane.

“Son élection comme secrétaire général permettrait une unité totale derrière le gouvernement", estime le politologue Abdellah Tourabi.

“Mais les imprévus ne sont pas à exclure et il ne faut pas sous-estimer l’influence de Mustafa Ramid qui a été l’artisan de la non-reconduction de Benkirane”, avertit Tourabi.

 

LIRE: PJD: la guerre des frères ennemis peut commencer

 

Pendant longtemps présenté comme un parti imperméable aux tensions, le PJD traverse une période agitée et le sacrifice de Benkirane n’est peut-être que le prélude de la guerre des chefs qui s’annonce. Ironie de l’histoire, Benkirane lui-même avait reconnu dans une déclaration devant les élus du PJD que sa formation "passait par la crise la plus dangereuse de son histoire".

 

Pour Tourabi, “la fracture pourrait même s'approfondir au prochain congrès, si le parti décide de sauter la génération des fondateurs et de choisir un chef plus jeune à l'allure technocrate, qui inscrirait le PJD sur la liste des partis enracinés dans les milieux des affaires. Ce profil correspond, poursuit le chercheur, à Abdelaziz Rabbah, actuel ministre de l'Énergie”. “Mais quelle que soit la personne élue à sa tête, le PJD restera divisé”, prévient Sehimi.

 

Quant à l’avenir de Benkirane, les paris sont d’ores et déjà lancés.

Lui-même a prévenu: “Ma mission au sein du PJD est finie”, a-t-il déclaré à la sortie de la réunion du Conseil national qui a mis fin à ses espoirs de troisième mandat.

Sehimi n’est pas convaincu: “Ce n’est pas quelqu’un qui va rentrer à la maison et partir à la retraite. Il reste et restera un problème du fait de sa personnalité, de sa popularité et de son charisme. Et il continuera certainement à manifester son opposition à la majorité et au gouvernement.”

 

Visiblement, le premier défi du prochain secrétaire général du PJD sera d'assurer une sortie paisible à Benkirane, car, en définitive, "l'avenir du PJD restera tributaire du positionnement de son ex-leader charismatique après le prochain congrès", conclut Sehimi.  

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