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Profession, escort boy

La Dépêche | 12 octobre 2017 à 15 h 18 min | Mis à jour 13 octobre 2017

Propos recueillis par

Profession, escort boy
© Sami Ameur

Pas facile de dénicher un escort boy qui accepte de témoigner sur sa vie. On en a écumé des sites de rencontres. Personne n'a voulu parler ou alors contre petite compensation. Et on nous a tout proposé, même le rendez-vous coquin… Finalement, le téléphone sonne. Une voix chaleureuse répond. Yassine, un restaurateur casablancais qui a fait fortune dans l’escorting, hésite. Il refuse de témoigner, raccroche puis rappelle. Notre escort boy est finalement prêt à revenir en détail sur sa double vie.

 

Je suis marié, j’ai deux enfants et j'ai une double vie… Je suis restaurateur et escort-boy. Cela fait 12 ans que je fais ça, mais ma femme ne se doute de rien. Comment pourrait-elle? Je suis un homme très organisé. J’ai un téléphone professionnel que je n'utilise que pour mes clientes, un appartement dont ma famille ignore l’existence et un restaurant qui me sert de couverture...

 

Instruit et ambitieux

À l'origine, j'ai un master en maintenance industrielle. Avec, j’ai pu décrocher un job dans une société à Casablanca qui me payait un petit salaire de cadre. J’aurais pu m’en sortir mais j’étais plus ambitieux que ça. En 2005, j’ai décidé d’émigrer au Canada, à Montréal.

 

Difficile de dire comment j'ai basculé dans l'escorting. Il y avait un gars, un Marocain, dans l'usine sucrière pour laquelle je bossais à Montréal. J'étais intrigué par son mode de vie, plutôt flambeur. Nous avons sympathisé et il m'a révélé qu'il était escort. Quand il m’a raconté ses aventures, je me suis dit pourquoi pas? Je me suis laissé tenter. J'ai même poussé la logique jusqu'à me former dans une école d'escorting en parallèle de mon job à l'usine. Pendant trois ans, tu acquiers les bases : massage, sex-toys, yoga, PNL (programmation neurolinguistique, ndlr),...

 

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Ma toute première expérience, c'était un plan à trois à Montréal toujours, avec un couple bi, deux Canadiennes,  rencontré  grâce à un site d’escorting professionnel. J’ai couché avec les deux et elles ont payé 700 dollars canadiens au lieu des 500 fixés au départ.  J’ai enchaîné les expériences.

 

"Elle m'a présenté comme étant son gendre"

En 2012, j’ai décidé de rentrer au Maroc pour la famille et parce que je pensais aussi au mariage… Pour autant, il était hors de question de renoncer à l'escorting. Je ne me vois pas comme un homme infidèle. En Europe, il y a des couples qui ont des enfants et qui pratiquent ce genre d’activités sans la moindre gêne. Finalement, ce n’est qu’une question de religion et d’ouverture d’esprit...

Grâce à mes abonnements dans des sites d’escorting au Canada, la transition était plutôt facile. Le marché marocain est un eldorado: peu de concurrence, une clientèle bourgeoise, beaucoup beaucoup d'argent en perspective.

 

Même si je suis issu d’une famille modeste, j’ai pu faire des études et enrichir ma culture générale. Je suis le genre de personne qui peux tenir une conversation avec n'importe qui. Ce parcours m’a surtout aidé à devenir quelqu'un d’open-minded. Ce qui est capital pour mon métier. La femme marocaine a, en fait, des besoins et des fantasmes qu'elle n’ose jamais demander aux hommes, même pas à son mari. Et c’est là où j’interviens.

 

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Durant ces cinq ans d’activité au Maroc, j’ai accompagné mes clientes pour toutes sortes d’événements: des occasions familiales, des dîners d’affaires, des sorties entre amis, shopping, etc. Quelques jours avant l’Aid el Kebir, une femme m’a demandé de l’accompagner à un gala caritatif à Marrakech. On a passé trois jours  là-bas. Elle était avec ses enfants et m’a présenté aux invités comme étant son gendre. Son mari est au courant de ce qui se passe entre nous, mais il consent.

Du sexe et plus si affinités

Les gens pensent que ce métier ne consiste qu'à coucher avec des femmes. Mais on fait beaucoup de choses avec les clientes: on papote, on rit ensemble, on fait du sport, etc. J’essaie de garder cet aspect humain. Cela fait aussi partie de mon job. Après, je ne nie pas que le sexe est très présent. On me paye pour assouvir des fantasmes.

 

Certaines clientes sont branchées sado-maso, d'autres veulent un plan à trois, bref, il y a de tout. Même moi je suis étonné parfois. Mais,  je ne suis pas là pour les juger mais pour leur faire plaisir.

Une fois, une femme a demandé que je reproduise une position qu'elle avait vue dans un film pornographique. Je ne sais même pas comment on appelle cette position, c’était très acrobatique. Il y a des choses qui demandent beaucoup de souplesse et de pratique. C’est d'ailleurs pour ça que je passe beaucoup de temps à m’entrainer dans ma salle de gym, à la maison ou dans mon appartement.

 

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Parfois, j’essaie de mettre mes clientes en garde. Je leur explique que ce qu'elles regardent sur le Net n’est pas la réalité, que ces séquences qu'elles veulent reproduire sont des scènes surréalistes. Une cliente anglaise de passage à Casa était tellement accro à ces films que plus rien ne lui faisait plaisir au lit. J’ai passé beaucoup de temps avec elle pour l'aider à se débarrasser de ses obsessions.

 

J'insiste, toutes mes clientes ne cherchent pas des rapports sexuels avec moi. À Marrakech, un couple lesbien fait appel à mes services juste pour les coacher et améliorer leurs performances. Pour quatre séances d’une heure, j’empoche 20 000 dirhams. Je leur apprends comment se toucher,  booster leur libido ou utiliser certains sex-toys...

 

Métier à risque?

Je ne fréquente que des femmes très fortunées. Des femmes de grandes familles, instruites  qui ont des postes importants. Dans 90% des cas, ces femmes sont plus âgées que moi, entre 40 et 60 ans. Elles sont parfois mariées.  Ce sont des femmes qui habitent des quartiers huppés. Ce n’est pas là où tu vas te faire choper par la police...

 

Que dit la loi?

La prostitution est sévèrement punie par la loi marocaine. Dans le Code pénal, elle est considérée comme étant une atteinte aux mœurs, passible "d’une peine de six mois à trois ans et d'une amende de 200 à 1 000 dirhams". Le législateur est plus ferme envers quiconque "aide, assiste ou protège la prostitution d'autrui ou le racolage en vue de la prostitution". Les peines peuvent aller jusqu'à cinq ans d'emprisonnement et un million dirhams d’amende.

 

À Casablanca par exemple, je n'ai que des clientes du Triangle d’or ou des quartiers comme Californie. Parfois, des clientes me recommandent à certaines femmes que je ne connais pas. Quand elles demandent à se rencontrer dans un endroit que je trouve risqué, je n’y vais pas, tout simplement. C’est comme ça que je me protège, mais pas seulement.

 

Je n’accepte pas que mes clientes me filment ou qu'elles laissent leur téléphone allumé quand je travaille. J’ai un matériel très sophistiqué pour ça. C’est un engin que j’ai importé du Canada, et qui sert à détecter tous les appareils électroniques allumés dans une maison. Dès que je rencontre ma cliente, je l’allume. Il y a quelques mois, je me suis déplacé à Rabat pour voir l'une d'elles et j’ai découvert qu'elle avait installé une caméra pour nous filmer. J’ai immédiatement quitté cette maison.

 

Je suis très ferme quand il s’agit de ma propre sécurité, je peux même refuser des sommes importantes.

 

Ce jour-là, par exemple, c'était un manque à gagner de 10.000 dirhams. Mais je m'impose certaines règles. Après, ça peut basculer à n'importe quel moment. Je garde un très mauvais souvenir d’une femme qui a refusé de me payer une fois ma prestation terminée. J’ai gardé mon calme mais elle était très violente. Elle a commencé à crier et m’insulter. On a évité une catastrophe de justesse. J’ai dû la menacer de ruiner sa réputation pour pouvoir me tirer de cette affaire.

 

C’est pour ça que je n’accepte que des femmes que je connais ou qu'on me recommande. Je tourne d'ailleurs généralement avec quatre ou cinq clientes fidèles, que je rencontre régulièrement chaque mois. Mes clientes aussi me sont fidèles, à ma connaissance, elles ne font appel qu'à mes services.

 

L'eldorado marocain

Oui, ce secteur est beaucoup plus développé au Canada qu'au Maroc, mais les Marocaines payent mieux. Elles sont tellement plus généreuses... Ce que je touchais en une semaine là-bas, je le gagne en une seule  journée au Maroc. Je gagne actuellement 50.000 dirhams au minimum par mois. Parfois, je peux gagner jusqu'à 90.000 dirhams en trois jours… Il faut comprendre pourquoi j’ai choisi cette vie: à l’usine, je gagnais 5.000 dollars canadiens (37 000 dirhams, ndlr). Quand je suis devenu escort, cette somme s’est multipliée par quatre. Alors, je n'ai aucune honte à dire que je n’ai fait ça que pour l‘argent.

 

J’ai également un restaurant haut de gamme à Casablanca que j’ai financé grâce à l’argent que j’ai gagné de l’escorting au Canada.

 

Il m’a coûté quatre millions de dirhams. J’ai gagné le double depuis. Aujourd'hui, je compte huit millions de dirhams d’économies. Et je pense à me lancer dans d’autres affaires dans un futur très proche.

 

Mes tarifs? Une heure à 4000 dirhams, deux heures à 6500 dirhams, une nuit à 10.000 dirhams. Pour les durées d’une semaine ou plus, les prix dépendent des packs demandés. Est-ce que la femme veut que je l’accompagne dans un voyage ou un dîner, etc.  Il y a quelques mois à Marrakech, une femme a demandé de me fouetter, c’était son truc. Je lui ai facturé cet extra, mais j'en garde toujours des traces.

 

Et si j'étais démasqué?

Ce que j’aime dans ce métier, c’est que tout est nouveau. Durant ces 12 ans, j’ai vécu des choses qui relevaient de l’impossible pour moi. Ces restaurants super raffinés, ces fêtes de folie, ces maisons gigantesques, cette liberté illimitée. J’étais et je suis toujours fasciné par ce monde.

 

Il n’empêche, j’ai des remords.  Je me pose des questions sur la vie que je mène.

 

J’ai peur de ne pas pouvoir faire face à Dieu après ma mort, parce que je sais que ce métier et cet argent sont haram. Ce qui renforce ce sentiment c’est la pression de la société. En toute honnêteté, j’ai peur du regard des autres. Comment vais-je réagir si jamais quelqu'un apprend que ce restaurateur super doué qu’on envie tant n’est en fait qu'un simple prostitué?  Mais suis-je vraiment un prostitué? Quelle que soit son appellation, ce que je fais est un métier. Le plus vieux métier du monde...

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