Publicité

Pourquoi nos start-up peinent à décoller?

La Dépêche | 9 octobre 2017 à 16 h 30 min | Mis à jour 10 octobre 2017

Propos recueillis par

Pourquoi nos start-up peinent à décoller?
© Sami Ameur

Dans son top 100 des start-up dans le monde arabe en 2017 publié plus tôt dans le mois, l’édition Middle East du magazine Forbes a sélectionné… une seule start-up marocaine. La plate-forme de e-commerce Hmizate Mall, fondée en 2012 par Kamal Reggad. C’est d’ailleurs la seule start-up maghrébine du palmarès.

 

Pourquoi le Maroc ne parvient pas à faire de ses start-up des success stories d’envergure? Un entrepreneur, la fondatrice d’un incubateur, un responsable du Maroc Numeric Fund et un professeur en entrepreneuriat nous expliquent.

 

Omar Madi, entrepreneur, consultant et professeur en entrepreneuriat

Serial entrepreneur, Omar Madi est aujourd’hui consultant en entrepreneuriat, discipline qu’il enseigne également à l’École supérieure des industries du textile et de l’habillement à Casablanca.

 

Les incubateurs de start-up se sont transformés en boîtes d’événementiel.

 

J’ai un ami entrepreneur qui a pris un crédit de 270.000 dirhams. Malheureusement pour lui, sa boîte a fait faillite. Quatre ans après, il paie toujours son emprunt. Se diriger vers une banque pour monter sa start-up, c’est se tirer une balle dans le pied, c’est une erreur de débutant.

 

Ce n’est pas compliqué d’avoir un prêt lorsqu’on a de bons rapports avec son banquier, mais ce n’est pas intelligent. Il ne faut pas oublier que les nouvelles entreprises ont un taux d’échec de près de 90%. En revanche, l’emprunt doit être remboursé coûte que coûte...

 

Les start-upeur doivent garder en tête qu'un entrepreneur avec une super idée ne peut pas convaincre un businessman d’investir des millions de dirhams. On peut convaincre quelqu’un d’investir des millions dans l’industrie ou dans une chaîne de cafés ou de restaurants, mais au Maroc, nous n’avons pas la culture d’investir dans l’innovation. Les investisseurs veulent être sûrs de générer des gains sans prendre aucun risque.

 

Aux Etats-Unis par exemple, l'écosystème a pris de l’ampleur lorsque des start-up, comme Google, qui ont commencé à générer des milliards, ont décidé de soutenir les plus jeunes en fondant des incubateurs et accélérateurs. Au Maroc, ceux qui ont ouvert des incubateurs n’ont aucune expérience entrepreneuriale, ils n’ont pas de fonds et aucune connaissance du domaine.

 

Sans argent, ces incubateurs restent donc très dépendants du sponsoring. Or, les sponsors veulent des événements et faire des photos et des vidéos pour leur communication. Les incubateurs se transforment donc indirectement en boîtes d’événementiel, s’intéressent à la forme plutôt qu’au fond de la problématique.

 

LIRE: La e-santé au chevet des déserts médicaux marocains

 

Fatim Biaz

Après avoir été consultante en management à Paris, Fatim Biaz est revenue en 2013 à Casablanca, où elle a ouvert le New Work Lab, l’un des premiers espaces de co-working, récemment devenu incubateur de start-up.

 

La culture de l’entrepreneuriat émerge à peine au Maroc.

 

En 18 mois, nous avons accompagné près de 90 entrepreneurs, plus de 70% d’entre eux sont aujourd’hui présents sur le marché. Parfois ils réadaptent leur business model, mais le taux de réussite reste très positif. Les entreprises soutenues par le New Work Lab ont créé quelque 330 emplois directs et indirects.

 

Il est vrai que nous n’avons pas d’énormes success stories à l’échelle du royaume, mais il faut savoir que nous sommes un pays où la culture de l’entrepreneuriat émerge à peine. Le niveau d’éducation n’est pas très élevé, cela pénalise énormément l’entrepreneur. Lorsqu’on souhaite constituer une équipe, on ne trouve pas facilement les ressources humaines nécessaires. Par ailleurs, les grandes entreprises ne veulent toujours pas recourir aux services des start-up et quand c’est le cas, les délais de paiement sont interminables.

 

Autre point noir, le système de paiement en ligne est encore très en retard. Cela pénalise les nombreuses entreprises qui veulent se lancer dans le e-commerce. Il y a aussi parfois des obstacles futiles: je souffre quotidiennement de coupures d’Internet énormes, alors que c’est la base de mon travail. Cela ralentit la productivité, et c’est assez général.

 

Enfin, l’État ne fait pas assez pour l’entrepreneuriat. Si on souhaite développer l’entrepreneuriat de manière significative, il faut mener des actions d’envergure. Avec peu de fonds, on arrive à mettre des start-up en orbite. Si on avait dix fois plus de moyens, on aurait eu des résultats multipliés par 10, tout simplement.

 

LIRE: Ce que j'ai appris de mon parcours d’entrepreneur raté

 

Youssef El Hammal

Après une dizaine d’années dans le salariat, où il a travaillé dans le marketing et le développement de business, Youssef El Hammal a fondé en 2012 Stagiaires.ma, une start-up qui aide les entreprises à recruter des stagiaires.

 

On ne peut pas venir avec une logique de banquier et dire que l’on encourage l’entrepreneuriat.

 

Au début des années 2010, il y avait une vraie dynamique pour mettre en place un écosystème entrepreneurial. Je pense que nous avons raté cette vague. Pourquoi? Parce que je continue de croire que ce n’est pas un problème de financement, c’est un problème d’accompagnement.

 

Il faut qu’il y ait une vraie volonté, partagée par le public et le privé, pour qu’on arrive à créer ce champion national de l’entrepreneuriat. Un porte-drapeau qui encouragerait davantage les investisseurs à soutenir financièrement les start-up.

 

Mon business, qui consiste à trouver des stagiaires pour les entreprises, fonctionne bien en temps de crise. Les entreprises ont plus tendance aujourd’hui à prendre un stagiaire pour une période d’essai avant d’embaucher. Cela m’a beaucoup aidé au niveau national. Je voulais aussi que l’on lance la plateforme à l’échelle africaine. Je pouvais trouver des fonds, mais c’est l’accompagnement qui manque. On ne sait pas vers qui se tourner...

 

Accompagner des start-up, c’est un véritable métier, et on ne sait pas encore le faire au Maroc. Il n’y a pas que l’argent. On ne peut pas venir avec une logique de banquier et un procédé d’administration et dire que l’on encourage l’entrepreneuriat.

 

LIRE: Qu’attendent les professionnels de l’Agence du développement digital?

 

Omar Hyani

Diplômé de l’Ecole Mohammedia des ingénieurs, Omar Hyani a longtemps travaillé dans le conseil en stratégie avant de rejoindre en 2014 le Maroc Numeric Fund. Il est aujourd’hui directeur des investissements de cette structure qui finance les start-up.

 

Le marché est relativement petit.

 

Nous investissons dans deux types d’entreprises: les entreprises qui ont besoin de fonds pour finaliser leur produit, et qui ne sont pas encore présentes sur le marchés, et celles qui existent déjà et qui ont besoin de davantage de fonds pour se développer.

 

Dernièrement, nous avons investi à hauteur de 2,8 millions de dirhams dans une start-up qui s’appelle Rym Games, c’est un studio qui développe un jeu-vidéo destiné à sortir sur PS4 d’ici la fin de l’année. Nous disposons d’un fonds de 100 millions de dirhams et avons investi, depuis 2010, dans 17 start-up. Celles-ci répondent aux critères de l’innovation, de la qualité de l’équipe qui mène le projet et de l’existence d’un marché porteur.

 

En sept ans, nous avons eu quelque 400 demandeurs de financements. Dès qu’un projet répond aux critères du Maroc Numeric Fund, nous le soumettons à nos actionnaires (Attijariwafa Bank, BMCE Bank, Banque Populaire, CDG Développement et MITC) qui étudient la possibilité de soutenir financièrement le projet. Nos investisseurs ne sont pas des banquiers classiques, ce sont des personnes qui ont conscience du risque à prendre lorsqu’on soutient une start-up.

 

Il est vrai que l’on ne parvient toujours pas à créer une success-story, mais le marché est relativement petit. Les grandes entreprises préfèrent commander chez des prestataires étrangers ou chez les grandes structures. Difficile de décoller dans un contexte pareil.

Publicité

Commentaires