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Le plus célèbre “Kafer” du Maroc, c’est lui

La Dépêche | 21 juin 2017 à 15 h 16 min | Mis à jour 21 mars 2018

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Hicham, alias Kafer Maghrebi, est suivi sur les réseaux par environ 20.000 personnes qui dégustent tous les soirs ses lives où il s’attaque à la religion. On le croirait détesté, mais s’il a réussi à gagner la sympathie de Cheikh Fizazi, c’est qu’il mérite d’être écouté. Portrait.


“Je me souviens très bien du ramadan de l’année 2006, parce que c’est le premier où je n’ai pas jeûné. Cette année a marqué un périple long de dix ans de questionnements et de doute”, nous confie Hicham alias “Kafer Maghrebi” ou mécréant marocain. Un long chemin en effet, qui a commencé l’année de ses 18 ans, quand il a quitté le Maroc pour poursuivre ses études en Allemagne. A l’époque, la guerre de Bosnie-Herzégovine ne s’était pas encore achevée et on sentait encore dans l’air les relents du Front islamique du salut, formation islamiste algérienne dissoute en 1992.

Un mécréant en devenir

Trop fauché pour louer un studio, Hicham se réfugie dans une mosquée du sud prussien et cohabite avec des moujahidine. L’endroit est décoré de posters du Groupe islamique armé — organisation terroriste islamiste algérienne — et renferme des manuels de fabrication d’armes et de bombes artisanales.

Ils étaient tous des salafistes se servant de la mosquée comme escale avant de rejoindre la guerre en Bosnie. Ils m’ont appris que le vrai islam n’a rien à voir avec le film Arrisala”, ironise-t-il en citant le film-cliché de Moustapha Akkad où les croyants ont le visage lumineux et les mécréants les sourcils broussailleux.

L’identité de Hicham est alors encore en pleine construction, et il ressent ce besoin d’appartenance inhérent à sa jeunesse. Ses mentors, des moujahidines diplômés en études islamiques, l’initient aux textes radicaux d’Ibn Taymiyya et Ibn Qayyim, deux théologiens traditionalistes du 14e siècle, considérés comme les pères fondateurs de l’islam radical. Il n’en dit pas plus, mais il avoue que “la justice allemande ne [le] porte pas vraiment dans son cœur”.

La faute à Jésus

Quand les autorités allemandes décident d’interdire l’usage des lieux de culte comme habitation, il se retrouve sans abri et change de ville, dans l’espoir d’élargir le champ de ses possibilités. Sur place, il tombe sur une offre d’hébergement à un prix dérisoire. Seule condition: s’inscrire à l’université chrétienne accolée aux dortoirs.

“Je m’amusais à narguer mes camarades et à les provoquer, jusqu’au jour où ils m’ont appris que Jésus n’a pas écrit l’Evangile”, se souvient-il.

Il cherche à en savoir plus et suit un cursus de trois ans d’études du christianisme, et n’en sort ni diplômé ni armé des arguments qu’il cherchait. “Par contre, j’ai découvert qu’il y avait des repères historiques dans le christianisme et des incohérences dans le Coran. Et si ce n’était pas encore assez pour m’extirper de l’islam, c’est ce qui a enclenché mon processus de réflexion”, se rappelle-t-il.
Hicham ne sait plus qui croire et cherche à tout prix à renforcer sa foi. C’est à ce moment-là qu’il crée un compte sur le service de chat vidéo Paltalk et décide, sous le pseudo “Cheikh” de prêcher la bonne parole auprès des chrétiens du Moyen-Orient. Ses dâawate n’ont pas l’effet espéré. C’est même lui qui finit par remettre en question sa foi: “Je me suis mis à me demander pourquoi ce dieu miséricordieux permettait l’esclavage, le mauvais traitement des femmes et le meurtre des apostats”.

Le Cheikh devenu Kafer

En 2006, il immigre au Canada et change complètement d’identité virtuelle. Son pseudo sur Paltalk passe de “Cheikh” à “La dini” (non religieux) et il devient impopulaire. “Je me faisais éjecter de tous les chatrooms. Avant, on ne concevait pas qu’un Marocain puisse être athée, on le qualifiait de yhoudi (juif)”, rembobine-t-il.
Un jour du ramadan 2014, il a l’idée de faire des programmes religieux comme à la télé, ou presque. “J’ai voulu que mes compatriotes en apprennent davantage sur leur religion et j’ai créé des capsules en darija”, affirme-t-il. Il crée alors, sur sa chaîne YouTube, la série “Qabassate” où il raconte la vie du Prophète, de ses femmes et des Sahaba, mais aussi des capsules sur l’histoire du monde et la théorie de l’évolution.

Abou Hafs, Fizazi et les autres

Le YouTubeur devient connu pour son approche critique de l’islam. “Certaines personnes ont voulu tester mes capacités et m’ont mis au défi de débattre avec elles ou avec des personnalités sur la réforme de l’islam, l’interprétation des textes et la situation des musulmans en occident”, explique-t-il.

A défaut de débats, il se retrouve à interviewer en live sur Facebook et sur YouTube Ahmed Assid, Hamed Abdel-Samed (autre YouTubeur connu et auteur du Fascisme islamique), Abdelaziz Al Qinai (polémiste koweïtien aux idées progressistes), Cheikh Fizazi…

Ce dernier avait d’ailleurs refusé une première invitation il y a un an et demi, avant de finalement accepter pour revenir sur les propos d’Abou Hafs, autre invité du Kafer, qui a récemment défrayé la chronique en se positionnant en faveur de l’égalité hommes-femmes en matière d’héritage. “En dépit de nos différences, c’est une belle chose qu’un salafiste qui soutient la peine de mort pour les apostats dialogue avec quelqu’un comme moi, de manière civilisée, sans épées et sans faire couler de sang. A la fin de l’interview, il m’a même lancé: ‘Puisse Allah multiplier les personnes de ton genre’’, se félicite-t-il.

De l’amour et de la haine

Le live avec Cheikh Fizazi suivi par des dizaines de milliers d’internautes lui a valu un flot de critiques de la part de ses fans. “Tu m’as déçu cette fois-ci. Tu étais tellement poli que tu as fini par t’effacer devant lui et tu l’as laissé diffuser ses idées radicales comme il l’a voulu (…). Le pire, c’est que tu ne lui as posé aucune question sur son passé lorsqu’il appelait les masses au jihad, et tu l’as laissé nier sa responsabilité sans rebondir’’, lui reproche Adil Lhor d’Agadir. Ceci dit, sa page Facebook ne compte pas que des critiques constructives rédigées dans le respect et l’éloquence, elle est même souvent signalée. Bloqué depuis le 14 juin sur Facebook, il continue d’alimenter Kafer Maghrebi Live – le compte YouTube à 5.000 abonnés qu’il a créé au lendemain de la suppression de la chaîne qui a fait son succès et qui en comptait des dizaines de milliers – à une cadence quotidienne.

Les Lumières à la marocaine

Je suis convaincu que d’ici 10 ou 20 ans, il n’y aura plus aucun problème à critiquer la religion, y compris à la télé. Je ne parle pas que d’athéisme, mais aussi de la remise en question de notre héritage”, s’enthousiasme-t-il.

Trop optimiste? “Et pourquoi pas? Il y a quelques décennies, les homosexuels étaient persécutés aux Etats-Unis, et aujourd’hui ils ont le droit de se marier”.

Aujourd’hui, Hicham est un père de famille de 40 ans. Il travaille au Canada dans le secteur des télécommunications et consacre tout son temps libre à ses “travaux de mécréance”, comme il aime à les appeler. Ce qui a commencé comme une recherche d’identité et une quête d’apaisement spirituel est devenu aujourd’hui “un devoir envers les personnes qui pensent que j’ai changé leur vie et ceux qui me soutiennent”. Amen.

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