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Quand la pluie rythme la vie politique

La Dépêche | 25 septembre 2017 à 20 h 39 min | Mis à jour 21 mars 2018

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Dans un Maroc où l’agriculture est un facteur clef de bonne santé économique, la pluie est une préoccupation constante du Palais, qui n’hésite pas à faire appel aux prières rogatoires pour conjurer
la sécheresse. Décryptage d’un rituel à mi-chemin entre tradition et manipulation politique.

 

Cet article a initialement été publié par notre partenaire Dîn Wa Dunia, dans le numéro 7 du mois de juin 2016.

 

 

 

L’économie marocaine reste dépendante de l’agriculture qui représente près de 15% du PIB du pays. La pluie est donc un élément crucial de l’agenda politique du Makhzen qui, aujourd’hui encore, comme les autorités coloniales autrefois, n’hésite pas à convoquer régulièrement des prières surérogatoires. Durant Salat Al Istisqâ, les croyants effectuent deux reka’a en implorant le pardon de Dieu. Un rite que la société marocaine pratique depuis des siècles, avant même son islamisation probablement. Et cette célébration perdure malgré la modernisation et les avancées spectaculaires en matière de météorologie.
A l’époque du protectorat (1912-1956), le service en charge de l’enregistrement des précipitations, selon un procédé statistique, dépendait de la direction des Affaires politiques ; une manière de souligner le caractère sensible de ces données. On peut alors se poser la question de l’intérêt porté à la fois au rite de la pluie et aux données liées à la climatologie : relèverait-il du registre de la manipulation ?

 

Prière et tremblements

Le mythe dont il est question ici veut que tout sultan qui préside la prière de la pluie meurt si celle-ci finit par tomber. Les jeux de rites liés à l’imploration de la pluie s’achèvent par une fin tragique relevant d’une théâtralité sociale. Une tradition suivie au Maroc puisque le sultan ne préside jamais, à quelques exceptions majeures, la prière de la pluie, effectuée en son nom. Loin de vouloir établir une opposition entre islam officiel et croyances magiques, nous cherchons plutôt à comprendre comment et pourquoi cette tradition persiste.

 

Les manuels de gouvernance écrits par Al Mâwardî autour de cette vision politico-pluviale semblent dépassés. Le mythe de la pluie qui tue le sultan n’est-il pas ce que la science politique pourrait qualifier de régime stable, refusant de se sacrifier au profit de sujets ou de citoyens fauteurs ?

 

©Claude Germain
Poupée associée au rituel de l’eau (Maroc et sud-Algérie)

Pluie meurtrière

Akansûs est le premier historien marocain à évoquer ce mythe, sous la caution de son sultan protecteur, Mohammed IV (m. 1873). Il se révèle partisan d’une armée forte, celle qui a fait les beaux jours des souverains. Faut-il chercher les raisons de la rédaction de son ouvrage al-Jaysh al -‘Aramram (L’Armée nombreuse) dans l’effondrement moral et militaire causé par les révoltes tribales survenues entre 1818 et 1822, et dans la « décomposition » de l’armée sultanienne face aux Espagnols en 1860 ? Akansûs soutient que « les pluies abondantes peuvent être considérées comme dangereuses».

Cette affirmation ne fait pas allusion aux risques naturels que pourrait causer une pluie torrentielle, mais aux conséquences d’une récolte abondante susceptible de fortifier la tribu au point de menacer la stabilité du Makhzen.

Akansûs affirme que le mythe de la pluie qui tue le sultan est apparu pendant le règne du sultan ‘Abd Al Rahmân (1822-1859) alors que les gens du commun cherchaient à culpabiliser les savants et les imams dont les prières n’étaient pas suivies d’une chute de pluie. Cela aurait compliqué la tâche de ces derniers qui, doutant de leur baraka, craignaient de se discréditer aux yeux du peuple.

 

L’historien Akansûs aurait-il simplement enregistré une succession d’années de sécheresse prenant en défaut l’effet de la baraka ? Ne s’agit-il pas là d’un élément révélateur de la naissance d’un contre-discours religieux, cette fois-ci produit par les gens du commun, qui s’opposaient à la confiscation du discours religieux par l’élite ? Ou encore, cette impuissance des imams n´était-elle pas en mesure de renforcer le projet politique d’un mahdi capable de faire tomber la pluie et de délivrer les pauvres, comme ce fut le cas du Tijânî Bû`azza Al Habrî en 1875 ?

Il est important de signaler que l’historiographie marocaine traite des moments de crise en opposant, d’un côté, les tribus, considérées comme fauteurs de troubles ou selon les termes d’Akansûs « sources et nids » du mal, et de l’autre côté, le sultan, considéré comme un faiseur de bien et un gestionnaire de la dissidence.

 

En fait, les passerelles entre le religieux et le politique étaient nombreuses, et un pouvoir légitime avait besoin de se confronter à un ennemi tout aussi «légitime», qu’il s’agisse d’une tribu ou d’une zaouïa. C’est du moins l’avis d’Akansûs, qui estime que le jihad des tribus dissidentes est préférable à une nouvelle confrontation avec les Espagnols. De la même façon, lorsque Akansûs évoque les révoltes et les crises, il accuse les gouverneurs et non les sultans. Selon l’historiographie marocaine, ces derniers ne sont pas responsables de leur destitution.

 

Une légitimité issue des rites

Le domaine de la magie et du mythe a souvent nourri la dualité arabe-berbères, orthodoxie-culture populaire ou encore pouvoir/Mahkzen et société tribale. La légitimité du pouvoir politique ne relève donc pas toujours des savants et des élites. Elle peut être accordée au sultan par le biais de rites populaires réinterprétés et admis par le discours officiel.

C’est dire combien ce mythe, introduit et utilisé par l’historiographie officielle, montre que les protagonistes peuvent manier les mêmes armes à des fins qui paraissent à la fois contradictoires et complémentaires.

 

Alfred Bel fut le premier à publier un article, en 1905, sur les rites de la pluie. Les travaux ultérieurs ont souvent repris la même structure, mais avec plus de détails sur les rites propres à chaque région et tribu. Ces caractéristiques ont fait l’objet d’un discours colonial, qui tentait de distinguer les Arabes des Berbères par le biais des rites et des croyances. Mais cette voie a dû être abandonnée, car on a réalisé par la suite que les Amazighs et les Arabes pratiquaient parfois le même rite ; c’est le cas de la marionnette dite Taghunja.

 

Il faut dire que les autorités françaises redoutaient le manque de pluie, la rareté des pâturages qu’elles liaient au début des conflits et à la dissidence.

C’est pourquoi les zones dites sensibles ont fait l’objet d’un soutien matériel et social en temps de sécheresse ; ces mêmes régions ont d’ailleurs bénéficié d’une couverture archivistique qui risque de renouveler notre vision de l’histoire.

Les aides et les interprétations coloniales s’effectuaient selon une cartographie distinguant les zones sécurisées, représentées par une ligne bleue, et les zones de la dissidence ou dites dangereuses, par une ligne rouge

 

Les sources marocaines, de leur côté, voyaient dans les sécheresses un moyen de soumettre les tribus des marges, dans la mesure où les années pluvieuses leur permettaient de se révolter et de tenir, en cas de siège par l’armée du sultan. Les sources françaises, quant à elles, misaient sur la pluviométrie et le secours aux tribus, en cas de sécheresse, pour maintenir l’ordre et la sécurité.

Même si les autorités coloniales, celles des zones militaires, ont aussi recouru au siège en période de sécheresse pour soumettre ou punir les irréductibles.

Mais le discours colonial a globalement changé après la « pacification totale » ; la littérature coloniale mue par une certaine rationalité devient unanime sur le fait que la sécheresse crée l’agitation et le désordre politique. C’est pourquoi, quand certains caïds détournaient les aides, ils étaient révoqués ou sanctionnés par de fortes amendes. Les autorités du protectorat ont sans doute gouverné la campagne par le biais des secours et du contrôle des aléas liés aux intempéries et aux sécheresses.

Dans un de leurs albums, les très populaires Nass el Ghiwane se sont
emparés du mythe de «Taghounja ».

Gouverner c’est pleuvoir

Lyautey, premier résident général au Maroc, a mis en place une politique poursuivie par son successeur Théodore Steeg. Ce dernier a synthétisé la longue histoire politique du pays par la célèbre maxime : « Au Maroc, gouverner c’est pleuvoir ! » En effet, du temps du protectorat, les autorités françaises ont lancé de grands chantiers en matière de lutte contre les épidémies et les famines. Les zones limitrophes et fragiles, répertoriées en tant que pays de la dissidence, furent surveillées et contrôlées selon les statistiques liées à la pluviométrie et aux chutes de neige.

 

La majorité des documents d’archives comme les bulletins de renseignement commencent par rappeler la situation politique, avec un compte-rendu sur les précipitations ou la sécheresse. Dans les zones nomades, l’analyse qui prévaut est celle d’éventuels arrivées ou départs de groupements ou tribus nomades.

L’abondance de pluie devient synonyme d’accalmie politique – et période de repos et de congés pour certains éléments de l’administration coloniale.

 

Par la suite, le service de physique du globe et de météorologie de l’Institut scientifique chérifien, situé rue Foucauld à Casablanca, est créé et dirigé par G. Roux jusqu’à sa mort en 1954. C’est durant les années 1950 et surtout suite aux grandes famines qui ont touché le Maroc entre 1943 et 1945 que les statistiques deviennent plus détaillées et précises. La région des confins, sous commandement d’Agadir, a bénéficié d’une intéressante couverture en matière de pluviométrie. C’était l’époque où Tindouf et Oum Laâchar communiquaient à Agadir et Tiznit des rapports sur la situation politique, en même temps que des informations sur les millimètres de pluie tombée sur La Hmada. Au cours des années 1940, toute divulgation de données concernant la pluviométrie au Maroc était considérée comme passible des peines de crime de haute trahison.

 

L’époque coloniale s’est aussi intéressée à l’étude des vents et ses appellations dans la langue et les dialectes arabes. Cette thématique liée à la pluie, et associée à l’instabilité et au changement dans l’imaginaire collectif marocain, a fait l’objet d’une correspondance officielle entre le Service de la météorologie à Casablanca et la Direction des services politiques.

L’accent était mis sur les vents chauds, du fait de leur impact sur la vie économique et sociale. L’Institut des hautes études marocaines (l’actuelle Faculté des Lettres de Rabat), créé en 1920, a constitué un foyer d’études sur la question avec le Dr Renaud, A. Roux et M. et G. Marçais.

A chaque tribu, groupement arabe ou berbère, zone aride ou pluvieuse, son vent et son étymologie. Ainsi, si le rite de la pluie couvrait tout l’espace marocain, la discrimination entre zone sécurisée et zone de dissidence a produit une politique duelle dans la météorologie française, généreuse en « archives climatiques » quand il s’agissait des zones dites siba ou sahariennes.

 

De l’Istisqâ’ à l’istimtâr

Comment est-on passé des rites à la gestion administrative et politique ? La météorologie est devenue un lieu de surenchères et de spéculations combinant des logiques diverses et opposées. Le Maroc fait partie des premiers pays ayant expérimenté les pluies provoquées. Il a mis, depuis plusieurs années, son expérience au service des pays de l’Afrique subsaharienne, notamment le Sénégal. L’équipe marocaine, spécialiste en la matière, est baptisée Al-Ghayt (pluie bénéfique). Elle réalise l’insémination des nuages, une opération complexe qui requiert le savoir-faire des météorologues et la précision d’intervention des pilotes pour l’épandage des produits inséminateurs.

 

La technique des pluies provoquées a été mise au point aux États-Unis dans les années 1940, bien que les archives françaises évoquent cette pratique au Maroc dès les années 1930.

Le royaume a acquis cette technique en 1982, sans doute suite aux terribles années de sécheresse (1979-1980-1981). L’apport en pluviométrie des opérations menées dans le cadre du programme national Al-Ghayt au Maroc est estimé à près de 17% des précipitations.

 

Le rite n’a pas cédé le pas à la science. Les esprits chagrins dénoncent une technologie météorologique instrumentalisée au profit de la baraka et du rite de la pluie. On pourrait effectivement se poser la question de la symbolique de cette prière pratiquée depuis l’Indépendance.

 

La cérémonie retransmise de nos jours par les médias constitue une véritable rupture avec le passé. A la diversité des prières célébrées dans les douars, tribus et régions s’est substituée une prière officielle, exempte de paganisme et de pratiques anciennes. Fini les saints, les thaumaturges et les rites païens ! Désormais, le sultan n’a plus de concurrence. On est loin des rites de la pluie, témoins de la vie des groupes et des cultures plurielles. Face à l’Istisqâ’, pluie surérogatoire, on peut parler de l’Istimtâr, pluie provoquée.

On avance même, parfois, le terme de régulation qui vise à éviter les inondations, et surtout à obtenir des pluies moyennes et bien réparties sur l’ensemble du territoire.

 

Depuis les premiers contacts avec les autorités coloniales, les faiseurs de pluie ont perdu leur pouvoir. La prière de l’Istisqâ’, devenue un modèle unique, est aussi l’appel à toute une société pour reconnaître sa culpabilité et implorer le pardon de Dieu.

 

 

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