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Les pérégrinations marocaines du cousin Charles

La Dépêche | 23 septembre 2017 à 17 h 01 min | Mis à jour 21 mars 2018

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Sous l’allure d’un pauvre rabbin, le jeune vicomte Charles de Foucauld pénètre, en 1883, en royaume chérifien. Muni d’un carnet et d’un crayon, il transcrit la matière première de ce qui allait devenir les pages les plus concises et les plus riches en informations du Maroc moderne.

 

Cet article a initialement été publié par notre partenaire Dîn Wa Dunia, dans le numéro 5 du mois d »avril 2016.

 

Le 13 novembre 2005, le pape Benoit XVI ordonnait la béatification de Charles de Foucauld et autorisait de ce fait la vénération publique de celui qui était désormais appelé « bienheureux ». L’homme qui fut assassiné le 1er décembre 1916 dans le désert algérien avait été prêtre, ermite et auteur d’ouvrages spirituels. Sa béatification récompensait de nombreuses années d’ascèse, de méditation et de prière et consacrait un parcours authentiquement chrétien qui l’a mené à Nazareth sur les pas de Jésus, en Algérie, à Béni Abbès puis à Tamarasset, au plus près des Touaregs. Mais loin du registre de la foi catholique, Charles de Foucauld avait été dans ses années de jeunesse savant et géographe.
Ce lauréat de l’école de Saint-Cyr est à peine âgé de vingt-quatre ans lorsqu’il décide d’explorer le royaume chérifien. Son livre Reconnaissance au Maroc, qui renouvelle littéralement « la connaissance géographique et politique presque tout entière du Maroc », lui vaut, en 1888, la médaille d’or de la Société de géographie de Paris.

 

DANS L’OMBRE DES MELLAHS

Nous sommes en 1882 quand Charles de Foucauld s’installe en Algérie pour préparer son voyage au Maroc. Durant quinze mois, il étudie l’arabe, l’hébreu et l’islam. L’entreprise s’annonce particulièrement périlleuse et la prudence voudrait qu’il se fasse passer pour un enfant du pays. Pour pénétrer dans le royaume, on lui recommande fortement de prendre l’habit d’un Marocain de confession juive ou musulmane. Le jeune voyageur hésite alors entre le turban et le bonnet noir. Nullement enchanté à l’idée de se déguiser, il se promet de renoncer en cours de route à tout accoutrement qu’il jugerait inutile.

En fin de compte, c’est sous l’allure d’un pauvre rabbin que le jeune Foucauld parcourt le territoire marocain. Sous le nom de Joseph Aleman, il sillonne quelque 3000 km et témoigne dans l’avant-propos de Reconnaissance au Maroc qu’il n’eut point à le regretter.

 

« Pendant les séjours, écrit-il, il m’était facile, dans l’ombre des mellahs, et de faire mes observations et d’écrire des nuits entières pour compléter mes notes ; dans les marches, nul ne faisait attention, nul ne daignait parler au pauvre Juif qui, pendant ce temps, consultait tour à tour boussole, montre, baromètre, et relevait le chemin qu’on suivait ; de plus en tous lieux, j’obtenais par mes ‘cousins’, comme s’appellent entre eux les Juifs du Maroc, des renseignements sincères et détaillés sur la région où je me trouvais. Enfin, j’excitais peu de soupçons. »

 


Pour compléter son déguisement, Charles de Foucauld avait à ses côtés un juif authentique, le rabbin Mardochée Abi Serour, qui lui sert de guide durant tout son voyage. L’israélite devait se mettre en avant dans toutes les relations avec « les indigènes » et laisser en retrait son compagnon. Charles de Foucauld entame son périple marocain à partir de Tanger le 20 juin 1883. Il rallie Tétouan, puis gagne Fès par une route orientale avant de traverser les territoires des Zayân et des Zemmour et rejoindre Tadla. Après un passage à Demnat, il franchit le Grand Atlas et atteint le Sahara marocain.

A partir de là, le voyageur explore le versant méridional du Petit Atlas et la région comprise entre cette chaîne, l’Oued Drâa et le Sahel. Il longe, par la suite, les affluents de droite du fleuve Ziz avant de franchir une seconde fois le Grand Atlas et d’explorer le cours de l’Oued Melouiya. Les dernières étapes du voyage sont Debdou, Oujda et Lalla Mghnia, ultime point à partir duquel Foucauld gagne l’Algérie française, le 23 mai 1884.

A une époque où le Maroc ne comptait que 700 kilomètres de pistes répertoriées, le jeune explorateur relève plus de 2690 kilomètres de pistes et plus de 3000 cotes d’altitude. Muni « d’un carnet de cinq centimètres carrés » et « d’un crayon de deux centimètres », il transcrit scrupuleusement la matière première de ce qui allait devenir les « pages les plus concises et les plus riches en informations de l’histoire du Maroc moderne. »

 

CLIMAT D’INSTABILITE

Fin 19e siècle. Sur fond d’un tableau pittoresque se détache l’image d’un Maroc déchiré par les insurrections. Peuplés de tribus indépendantes, les territoires insoumis — dits blad siba — sont quatre à cinq fois plus grands que les territoires soumis, plus connus sous le nom de blad el makhzen. A l’intérieur de cette zone de droit, l’autorité est confiée à des pachas et des gouverneurs directement nommés par le sultan Moulay Hassan 1er et ne relevant que de lui. Dans les zones rurales, ce sont les caïds qui représentent le sultan auprès des tribus.

« Cette extrême division du pouvoir, explique Foucauld, a pour but d’empêcher les révoltes. Le soin constant du sultan est de veiller à ce que personne dans ses États ne devienne trop riche, ne prenne trop d’influence. » Car, ajoute t-il, « il suffirait de si peu pour renverser son trône chancelant. » Dans ce climat d’instabilité, il ne fait pas toujours bon d’être juif ou d’être perçu comme tel.

L’auteur de Reconnaissance au Maroc rapporte l’une des avanies auxquelles il fut soumis en raison de son bonnet noir et des deux mèches qu’il s’était laissé pousser près des tempes pour passer pour un israélite marocain. « Sur tout le territoire des Akhmâs, auquel appartient la ville (de Chefchaouen), personne ne passa près de moi sans me saluer d’un ‘Allah Iharraq bouk ia el lhoudi’, ou de quelque autre injure analogue. » De manière générale, dans cette ville alors réputée pour son intolérance, les juifs « sont soumis aux plus mauvais traitements. Parqués dans leur mellah, ils ne peuvent en sortir sans être assaillis de coups de pierre. »


Cette hostilité à l’égard des non-musulmans est toutefois moins présente chez les personnes qui se sont acquittées du devoir du hajj, nuance Foucauld. A l’issue du pèlerinage, celles-ci deviennent plus affables et plus polies que les autres. « Leur long voyage, explique-t-il, les mettant en contact avec les Européens, leur fait voir d’abord que ceux-ci ne sont pas les monstres qu’on leur avait dépeints. Ils sont surpris et reconnaissants de ne point trouver chez nous d’hostilité ; puis nos bateaux à vapeur, nos chemins de fer, les frappent d’admiration : au retour, ce n’est pas le souvenir de la Kaaba qui hante leur esprit, mais c’est celui des merveilles des pays chrétiens, celui d’Alexandrie, de Tunis, d’Alger. »

 

Derrière cet ethnocentrisme, se laisse lire un appel à peine masqué pour une mission civilisatrice au Maroc. Ailleurs, dans le récit, l’auteur rapporte que les habitants de Taza rêvent de l’arrivée des Français, qui seuls pourraient les débarrasser de la tyrannie des puissants Riata, une tribu rebelle qui avait réussi à mettre en déroute l’armée de Moulay Hassan. De l’avis de Foucauld, la population marocaine était convaincue du caractère inéluctable de la colonisation. Le pays devait tôt ou tard connaître un sort similaire à celui de l’Algérie et de la Tunisie.

 

COUSCOUS, KIF ET MAHIA

A mi-chemin entre l’histoire et la géographie, Reconnaissance au Maroc est aussi un récit ethnographique qui constitue une mine de renseignements sur les pratiques et les usages du Maroc précolonial. On est surpris ainsi de savoir qu’à la fin du 19e siècle, la consommation du haschich est très répandue dans tout le Maroc.

Le tabac, en revanche, est l’apanage des juifs et se retrouve seulement dans des régions du Sahara. Ce qu’on appelle communément le kif est fumé dans les villes par les classes moyennes et pauvres.

Dans les campagnes, il s’agit d’un produit cher qui est davantage consommé par les riches, en l’occurrence, par les chérifs et les marabouts, qui s’y adonnent — en dépit de l’interdit religieux — au même titre qu’au mahia, l’eau-de-vie marocaine ! Au niveau culinaire, on apprend que les habitudes marocaines sont des plus simples. Si la viande est très peu consommée, le couscous s’invite dans tous les foyers, quelle que soit la région, aussi bien lors du déjeuner que du dîner. On lui substitue parfois une bouillie réalisée avec de la farine d’orge ou de maïs. Par ailleurs, le thé est prisé dans tout le pays tandis que le café est parfaitement inconnu en dehors des villes de Fès et de Marrakech.

Ces aspects monolithiques de la culture marocaine tranchent avec une diversité ethnique importante. Alors que jusqu’aux portes du Sahara, il n’avait rencontré que des Berbères blancs, Charles de Foucauld est surpris de découvrir des Haratîn (berbères noirs ou bruns) avec des physionomies différentes. Si certains ressemblent aux nègres du Soudan, d’autres ont les traits des Européens et une peau noire ou bien encore une peau blanche avec de grosses lèvres et un nez épaté. Les traits européens sont toutefois les plus répandus dans cette communauté où les hommes mettent un point d’honneur à épouser des femmes blanches.

Dans ce territoire peu commun, Foucauld découvre que la population utilise le calendrier chrétien et que les mois sont désignés sous leurs noms latins.

Dans la région entre Taznakht et Tisint, fief des tribus Znaga, Foucauld constate que la population musulmane et juive ne parle point l’arabe ni ne l’entend. Ici germe certainement l’idée d’un dictionnaire touareg-français que Foucauld concrètisera plusieurs années plus tard.
Sur le moment, son élan est sans doute freiné par l’absence de documents écrits en langue berbère. « Il n’en existe pas et on ignore s’ils ont jamais existé », dira celui qui se présentera quelques semaines plus tard, pieds nus, dans un état de grande saleté, au poste-frontière de l’Algérie.

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