Publicité

Najib El Mokhtari, Monsieur Vulgarisateur

La Dépêche | 4 août 2017 à 18 h 00 min | Mis à jour 4 août 2017

Najib El Mokhtari, Monsieur Vulgarisateur
©Facebook/Najib El Mokhtari

Depuis plus de deux ans, il vulgarise, sur sa chaîne YouTube et en darija, des concepts scientifiques négligés par nos manuels scolaires ou corrige des idées reçues. Portrait d’un passionné de sciences pour qui le savoir ne peut être que partagé.

Najib El Mokhtari est un homme occupé. Dès la prise de contact, on a compris qu’on n’allait pas le rencontrer en chair et en os, mais même notre conversation téléphonique de 30 minutes a été reportée à plusieurs reprises, pour finalement avoir lieu le soir, après son travail et son sommeil. Quand il parle, il ponctue d’une explication chaque mot un peu compliqué. Non pas qu’il prenne tous ses interlocuteurs de haut - en supposant leur ignorance des mots “biométrie” et “consulting” -, c’est juste qu’il a la pédagogie dans le sang. Depuis février 2015, il consacre tout son temps libre à la vulgarisation, en darija, des concepts scientifiques sur sa chaîne YouTube aux 43.000 abonnés, mais également sur son mur Facebook que suivent plus de 60.000 personnes.

Premier de la classe

Ce sont ses grands frères, des férus d’astronomie et d’informatique, qui lui ont transmis le virus de la curiosité et du savoir.

À 5 ans, il développe une fascination pour le ciel lors des vacances d’été passées dans la ferme familiale aux environs de Tanger. Et à 8 ans, il sait déjà coder.

Premier de son collège, il suit “une scolarité déjà tracée pour la plupart des jeunes Marocains studieux” : classes préparatoires avec les éléments les plus brillants du pays, puis études d’ingénierie en France. Là-bas, et à partir de 2005, il travaille dans la branche Recherche & Développement d’un cabinet de conseil, où il s’occupe de la veille technologique et contribue à la mise en place du paiement sans contact et la biométrie - c’est-à-dire la reconnaissance des identités grâce aux attributs biologiques tels que l’empreinte digitale et les traits faciaux.

Parenthèse saoudienne

Il s’envole ensuite pour l’Arabie Saoudite afin d’aider à instaurer le visa biométrique pour les pèlerins et les touristes. La mission dure 2 ans, pendant lesquels il ne trouve pas grand-chose à faire en dehors du boulot.

“C’est une société très particulière, il faut sacrifier énormément de choses pour pouvoir y vivre. Par exemple, les cafés et les restaurants ne sont pas mixtes, et les endroits réservés pour les hommes sont très fermés et enfumés”, se souvient-il.

Alors pour passer le temps, il regarde des documentaires à un rythme boulimique, avec un faible pour les productions de la BBC, la chaîne britannique, et sa série Planet Earth narrée par le célèbre David Attenborough. La première moitié des années 2010 a connu l’émergence des vidéos de vulgarisation de concepts scientifiques et philosophiques. Il décide de surfer sur la vague et de remplir sa chaîne YouTube de vidéos autres que celles où l’on le voit jouer au qanun.

“Elle vient ou elle ne vient pas ?”

En février 2015, alors qu’il prépare sa toute première vidéo intitulée “Pourquoi la lune ne nous tombe pas dessus”, un cheikh saoudien crée le buzz grâce à une vidéo où il tente de prouver la platitude de la Terre. “Si la planète est ronde et qu’elle tourne sur elle-même, pourquoi l’avion ne reste pas suspendu dans les airs? Pourquoi la Chine ne vient pas à l’avion? Si la terre est ronde, elle vient ou elle ne vient pas?”, se demandait le Cheikh. Le raisonnement du théologien a fait sourire les internautes familiarisés avec les principes fondamentaux de la mécanique classique, mais pas Najib El Mokhtari.

Notre youtubeur, au lieu de se contenter de partager la vidéo avec un commentaire narquois, a préféré expliquer, dans une vidéo, ce qu’est une vitesse relative et son calcul par rapport à un référentiel, tout en saluant la curiosité du cheikh. “J’ai mis en stand-by la vidéo sur laquelle je travaillais pour profiter du buzz autour du cheikh et faire un cours de mécanique. Je sentais que ça allait susciter l’intérêt des gens”, se souvient-il. C’est ainsi qu’il a démarré une série de vidéos de vulgarisation scientifique, qui enregistrent à ce jour presque 1,5 million de nombres de vues.

Combler la faille éducative

“J’essaie d’apporter des réponses à des questions que les internautes se posent déjà, mais en suivant la méthode scientifique. Quand il s’agit d’un sujet médical, je demande de l’aide à mes amis médecins pour éviter de raconter n’importe quoi”, précise l’ingénieur. À travers ses vidéos, il espère “remplir un gap horrible” dans l’enseignement des sciences au Maroc.

“Elles sont enseignées en totale contradiction avec l’esprit scientifique. Et avec mes vidéos, j’essaie de montrer comment on peut stimuler la curiosité des gens et inspirer les profs, ajoute-t-il. Je connais personnellement des ingénieurs doués dans leur domaine qui croient dur comme fer que la Terre est plate.”

Même si elles sont visionnées des dizaines de milliers de fois, ses vidéos auraient plus d’impact si elles passaient sur le petit écran. “Pour que ce soit possible, il faut que j’y consacre 100% de mon temps et que je sois épaulé par une équipe de production, explique-t-il. J’ai eu quelques propositions, elles sont encore au stade de discussion”. Vivement qu’elles se concrétisent et que la télé marocaine ait son propre “science guy”.

Publicité

Commentaires