fbpx
Publicité Publicité Publicité
Publicité
Publicité

Moi, Jamal, 58 ans, faux guide mais vrai 7rayfi

La Dépêche | 11 mai 2018 à 19 h 16 min | Mis à jour 11 mai 2018

Par

Publicité

Alors que la ville ocre a passé la barre des 2 millions de touristes en 2017, de nombreux guides marrakchis continuent à exercer leur métier sans l’aval des autorités compétentes. Rencontre avec Jamal, guide informel depuis les années 80.

 

Mon métier, je l’ai dans le sang. C’est pendant mes vacances scolaires au primaire que je m’y suis initié: à 9 ans déjà, je me pointais sur la place Jemaa El Fna, et proposais aux groupes de touristes de les orienter. Connaissant ma ville natale sur le bout des doigts, il me semble naturel de partager mon savoir avec des visiteurs étrangers friands de découvertes : cette valeur ajoutée que je leur apporte est doublée d’un profond amour pour le patrimoine culturel local.

 

Polyglotte et as en négoce

 

C’est sur le tas que j’ai appris le français, l’anglais, l’espagnol et l’italien, langues que je parle couramment depuis des années. Cette profession m’a tout apporté, elle est tout ce que je connais. Lorsque j’ai arrêté l’école vers mes 14 ans, je me suis spontanément dirigé vers le secteur touristique : une fois que l’on y a goûté, passer sa vie dans un atelier d’artisan ou derrière un bureau devient inconcevable.

 

LIRE : Brahim, 62 ans, bennay ou bikhir

 

Entre un patron râleur et des étrangers souriants, on n’hésite pas longtemps !

Ce métier, où l’expérience compte pour beaucoup, je le pratique avec bienveillance et liberté. Nous sommes plus d’une centaine à Marrakech et des milliers aux quatre coins du Royaume à en vivre… En tant que guides marrakchis, nous sommes bénis d’être nés dans une ville prisée par des touristes de toutes nationalités, de tous les âges et de tous les milieux sociaux. Il y a toujours du flux et du nouveau, nos journées ne se ressemblent pas. Hôtels, restaurants, agences de voyage, taxis, commerces, je traite personnellement avec tous les gens du secteur, soit pour récupérer des clients, soit pour les faire profiter de tarifs préférentiels.

Je ne suis pas un usurpateur ni un arnaqueur. En près de 40 ans de métier, jamais aucun touriste ne s’est plaint de mes services.

Je ne comprends pas pourquoi le système d’attribution des licences est si mal conçu, tout en sachant que la demande est effective : jamais je ne me suis imposé à un groupe, ce sont eux qui me sollicitent. De plus, j’accepte sans marchander ce qu’ils me donnent, chacun en fonction de ses moyens et de sa générosité, ça peut être 50, 200 ou 500 euros. Vous savez, dans notre métier comme dans toute profession libérale, al arzak bi yadi lah! (la fortune de chacun est entre les mains de Dieu).

“Un homme de terrain ne peut être faux”

 

Les responsables derrière la répression des guides touristiques informels font preuve d’une méconnaissance profonde du secteur : ils font passer des tests écrits pour évaluer les compétences !

Or, lorsqu’on connaît sa ville comme sa poche, que l’on a le sens de l’écoute, de la patience et un tant soit peu de relationnel, on est parfaitement apte à accompagner des touristes.

Je pratique sereinement et joyeusement mon métier, livrant des informations à la fois utiles et divertissantes à mes clients, les faisant profiter de mon bagage accumulé durant toutes ces années. Le terme de ‘’faux guide’’ est dénué de sens pour moi, car nous, les hommes de terrain, sommes les vrais guides.

 

LIRE : Des étrangers nous ont raconté ce qui les a surpris au Maroc

 

Contrairement à ce qui se dit sur nous, nous sommes d’honnêtes citoyens, nous ne désirons pas demeurer dans l’illégalité mais être reconnus par l’Etat et payer nos impôts comme tout le monde. Il y a neuf ans de cela, nous avons créé une association afin de défendre notre cause auprès des instances de tutelle. Nous avons entamé une action au nom des quatre mille 7rayfis marocains pour faire assouplir le processus d’attribution des licences de guides. Un père de famille qui ne connaît que ce métier n’a d’autre choix que de se battre pour son gagne-pain.

 

Ni samsar ni beznass

 

Je comprends que certains aient pu ternir notre réputation, notamment en revendant sous le manteau des produits illicites comme du haschich ou de la poudre blanche, ou en jouant les smasriya (intermédiaires) avec des proxénètes ou des prostituées, filles ou garçons… Certains étrangers viennent à Marrakech pour d’autres attractions que Jamaâ el Fna, l’Ourika ou la Koutoubia, je ne vous apprends rien. Tant qu’il y aura de la demande, l’offre suivra.

Les petits trafics de ces marginaux justifient totalement l’action de la brigade touristique, qui sanctionne de 48 heures de garde à vue et d’une amende de 600 dirhams toute activité lucrative non déclarée.

Ces pratiques restent toutefois rares, la plupart des guides étant des chefs de famille honnêtes et respectueux des lois.

En 2012, nous avions fait un pas en avant vers la régularisation, notamment avec la promulgation deux ans plus tard du projet de loi 133-13, qui ouvrait plus au moins la porte à l’attribution d’autorisations de pratiquer aux guides non agréés ayant acquis de l’expérience sur le terrain. Mais c’était un faux espoir, cela fait cinq ans que nous ne voyons aucun réel avancement. En attendant, je continuerai à sillonner les ruelles de la médina de Marrakech en quête de mon pain quotidien…

 

LIRE : Le Vénézuela, l’exil, le Maroc, la cuisine et moi

 

Abonnez-vous à notre newsletter

Restez informé ! Dès maintenant et en quelques clics, inscrivez-vous gratuitement à notre newsletter et recevez en exclusivité nos derniers articles.