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Mes 48 heures inoubliables en garde à vue

La Dépêche | 9 novembre 2017 à 21 h 04 min | Mis à jour 10 novembre 2017

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Mes 48 heures inoubliables en garde à vue

 

Arrêté par les forces de l’ordre avec un joint dans son sac, Mohammed a passé 48h en garde à vue dans un commissariat en périphérie de Casablanca. Un périple éprouvant parsemé de surprises, de déconvenues, mais aussi de crises de rire entre codétenus.

 

Deux nuits. C’est le temps que j’ai passé enfermé dans une cellule de 20 mètres carrés avec une dizaine de codétenus. Pour être franc, c’était loin d’être Tazmamart. Globalement, j’ai été bien traité par les forces de l’ordre comme par les autres détenus. Ce qui n’enlève rien au caractère éprouvant de ces 48h. Mes amis m’ont souvent raconté leur expérience en garde à vue. Ces récits m’ont d’ailleurs aidé durant ce séjour. Mais ce que j’ai pu y voir m’a tout de même surpris, pour ne pas dire choqué.

 

L’arrestation

 

Tout a commencé par un contrôle de voiture en périphérie de Casablanca. Nous étions trois, dans un véhicule immatriculé à Rabat, ce qui a attiré l’attention des forces de l’ordre. Alors que nous étions stationnés, six policiers en civil ont débarqué. Sans prévenir, ils ont commencé à fouiller le véhicule en posant tout un tas de questions: qu’est-ce que vous faites ici? Êtes-vous en possession de produits stupéfiants? En fouillant mon sac, ils ont trouvé un petit morceau de shit. Le seul en ma possession. J’avais à peine de quoi me faire un joint, mais cela a suffi pour passer 48h en cellule.

 

Au départ, je comptais m’en sortir en glissant un billet. Mais ça ne s'est pas passé comme je pensais. Ils étaient nombreux, et le chef était présent. Lorsque j’ai tenté de « trouver un arrangement », les policiers m’ont rapidement déconseillé de poursuivre.

 

Au bout d’une heure, une sorte de « super flic » a débarqué pour m’emmener en garde à vue. Jusqu’à présent, les policiers étaient tranquilles. Mais lui, il était chaud. Lorsqu’il a vu que mes amis attendaient à l’intérieur du véhicule, il a commencé à leur hurler dessus avant de les balancer en dehors.

 

« Vous voyez bien que je ne suis pas dangereux »

 

En l’absence de preuve, « Super flic » a dû relâcher mes potes avec leur véhicule. Ça lui a fait un pincement au coeur (rires). J’étais content pour mes amis. D’autant plus qu’ils sont revenus le lendemain me filer de la bouffe. En garde à vue, c’est vital.

 

Avant d’entrer en cellule, j’ai tenté de discuter avec la police: « Nous sommes au Maroc. Tout le monde fume! Pourquoi est-ce que vous m’arrêtez alors que je n’ai qu’un joint? Vous voyez bien que je ne suis pas dangereux. Je ne représente pas de risque pour la société ». On m’a répondu que les arrestations étaient plus nombreuses en cette période, sans me donner de justification.

 

Personnellement, je pense que c’est un problème d’ordre statistique. Pour justifier leur activité, les forces de l’ordre augmentent le chiffre des arrestations en cette période. C’est la même chose chaque année. Tous les fumeurs le savent. Sauf que cette fois-ci, c’est moi qui en paie les frais.

 

« Tiens? ils ont fait le ménage il y a pas longtemps »

 

La première chose que je me suis dit en rentrant dans la cellule fut: « Tiens, ils ont fait le ménage il y a pas longtemps ». Ça sentait la javelle à plein nez. Pour une cellul@ de garde à vue, c’est aussi appréciable que du romarin. On m’a donné une petite couverture et un matelas. J’ai foncé sans réfléchir vers le premier coin où m’installer. En cellule, le moindre centimètre carré peut vous changer la vie. Il faut le défendre sans ménagement.

 

Cannabis, que dit la loi?

La consommation de cannabis au Maroc est punie par la loi relative à la répression de la toxicomanie et la prévention des toxicomanes, datant de 1974.

 

Selon le deuxième article de ce texte, est punie d'une peine d'emprisonnement de 2 mois à 1 an et/ou d'une amende de 500 à 5.000 dirhams, toute personne "faisant usage" de cannabis.

 

Aucune poursuite pénale n'est toutefois engagée contre le consommateur de cannabis si celui-ci "consent à se soumettre à une cure de désintoxication", comme l'énonce l'article 8 de la loi de 1974.

 

S'agissant de la commercialisation du cannabis, la peine devient plus grave. La loi prévoit pour la personne impliquée dans la vente de cannabis une peine d'emprisonnement de deux à cinq ans de prison et une amende de 5.000 à 50.000 dirhams.

 

D'après le ministère de l'Intérieur, en 2014, 66.750 personnes ont été poursuivies dans des affaires liées au cannabis (vente et consommation comprises), tandis qu'environ 20.000 individus faisaient l'objet de mandats d'arrêts.

 

Le panorama ressemblait à tout ce qu’on peut s’imaginer d’une garde à vue. En guise de colocataires: des voleurs, des dealers, des petits escrocs, des bagarreurs… Tous déjà coutumiers des lieux. Ces gens étaient majoritairement issus des couches populaires, avec un look type « msharmline ». Cela peut impressionner certaines personnes. Mais si tu es cool et généreux avec eux, ils le sont aussi avec toi.

 

« Oui, on fume du shit en garde à vue ».

 

J’avais réussi à cacher un paquet de feuilles à rouler OCB dans mon caleçon. Ce qui m’a aidé à me socialiser. Car oui, on fume du shit en garde à vue. Il suffit de bien le cacher avant de rentrer en cellule. Pour le reste, il suffit de demander au gardien de nous prendre une clope dans notre paquet perquisitionné. Généralement il accepte, même s’il s’en prend 10 au passage. Ensuite, chacun a sa responsabilité: un mec effrite, l’autre prépare la feuille, et deux types fument leur clope pour maquiller l’odeur. Ce rituel a rythmé mon séjour. Dans un sens, il a aussi réussi à me le rendre plus agréable. En garde à vue, le temps est long… et la moindre activité aide à le faire passer plus vite.

 

J’ai passé ma première nuit à dormir comme un bébé. L’arrestation m’avait épuisée, et j’étais bien satisfait d’avoir trouvé un emplacement confortable pour mon matelas. Mais dans la nuit, un nouveau détenu a troublé mon sommeil. Comme il faisait très froid, le mec a tenté de me piquer ma couverture. Lorsque je m’en suis rendu compte, je lui ai décroché une gifle. Une sacrée gifle même! Dans ces conditions, j’estime qu’il ne faut jamais hésiter. Sinon, d’autres détenus vont peut-être tenter la même chose le lendemain. Au final, les gardiens ont débarqué avant de le transférer ailleurs, car il faisait trop de boucan. À part ça, j’ai bien dormi.

 

 

« Ferme ta gueule et assieds-toi comme les autres »

 

Etrangement, la journée suivante fut presque agréable. Chacun discutait sur les raisons de sa présence et l’ambiance était globalement sympa. Entre codétenus on se racontait des blagues et des anecdotes. Un homme avait été arrêté pour une sombre histoire d’arnaque. Il nous a raconté avoir déjà passé un séjour en prison pour avoir fait traverser des Marocains et des Subsahariens vers les îles Canaries. Quand les flics l’ont chopé, il avait plus d’un million et demi de dirhams sur son compte! Je ne pense pas qu’il racontait des bobards. Ceux qui tentent de grossir leur CV détenu avec des mensonges se repèrent vite, surtout ici.

 

Dans la soirée, un mec habillé en costard a débarqué. Physiquement, il était complètement hors sujet. Quand je l’ai vu, j’ai rapidement compris qu’il allait prendre cher. Et je ne me suis pas trompé. Quatre personnes ont commencé à le charrier sur sa cravate et son look pendant que le reste de la cellule était morte de rire. Son tort? Le pauvre homme avait simplement consommé un verre d’alcool dans un bar. En sortant, des policiers ont remarqué une odeur de picole. Pour lui donner une correction, ils l’ont emmené en garde à vue. Il était hors de lui et n’arrêtait pas de crier « Ceci est scandaleux! C’est la première fois que je vis une telle chose. » Mais un gars lui a répondu « Ferme ta gueule et assieds-toi comme les autres ». Ce qu’il a fait.

 

Malheureusement pour moi, j’ai commis une erreur de débutant: dormir durant l’après-midi. Résultat, je n’ai pas fermé l’oeil de la nuit, et je peux vous dire qu'elle fut longue. Lorsque je commençais à trouver le sommeil, un nouveau détenu a débarqué. Et celui-là, je ne suis pas près de l’oublier.

 

« Un gosse est entré dans la cellule »

 

Quand la grille s’est ouverte, un gosse est entré en cellule. Je ne suis pas doué pour estimer les âges, mais à vue d’oeil, je ne lui donnerais pas 10 ans. Il était vraiment terrifié. En même temps… Comment réagir autrement ? Au départ, les policiers ne lui ont donné ni couverture ni matelas en prétextant qu’ils n’en n’avaient plus. Nous avons tous protesté en faisant un boucan terrible. Ainsi, le gardien lui a généreusement offert… une couverture. Le gosse a dû partager son matelas avec un ado de 15 ans.

 

Nous lui avons naturellement demandé la raison de sa présence. Les larmes à l’oeil et la voix tremblotante, voilà ce qu'il nous a répondu:

 

J’ai fait un tour avec la bicyclette de mon ami. Ce qu’il ne m’avait pas dit, c’est qu'elle avait été volée. Je ne me doutais de rien dans la mesure où je le voyais l'utiliser depuis quatre jours. En chemin, j’ai eu la malchance de croiser son propriétaire. Il m’a attrapé et m’a emmené au commissariat. Et me voilà finalement ici.

 

Une garde à vue, c'est quoi?

Le Code de la Procédure pénale définit la garde à vue comme une "mesure par laquelle la police judiciaire maintient à sa disposition des personnes qui sont suspectes, mais ne font pas encore l'objet d'inculpation". Cette mesure privative de liberté, actée par la police judiciaire, vise à maintenir un suspect en détention pour les besoins de l'enquête dont il fait l'objet.

 

Selon le même texte, la durée légale d'une garde à vue est de 48 heures mais peut être prolongée de 24 heures, après autorisation écrite du procureur du Roi.

 

Pendant la garde à vue, la police est tenue d'informer la famille du suspect et de le mentionner dans le procès verbal. En revanche, le suspect ne peut entrer en contact avec un avocat (sa famille en revanche peut le faire) excepté si sa garde à vue est prolongée, et après autorisation du procureur. L'entrevue entre la défense et son client ne peut alors excéder 30 minutes et se déroule sous la surveillance d'un officier de la police judiciaire.

 

Lorsque la garde à vue prend fin, la personne concernée est remise en liberté si aucune charge n'est retenue contre elle, ou présentée devant la juridiction compétente qui statuera  des poursuites à engager.

 

 

 

Son récit m’a peiné. Je m’imaginais à sa place… L’un des détenus était quand même accusé d’avoir blessé six personnes dans une bagarre. Lorsque j’ai quitté la garde à vue au petit matin, le gosse était toujours en cellule. Finalement, les seuls mots que nous avons entendus de sa part furent ceux de son discours d’arrivée.

 

« J’ai eu de la chance »

 

Je suis sorti de garde à vue avant de recevoir mon jugement dans la foulée. Le juge a été compréhensif et j’ai eu beaucoup de chance. Dans la mesure où c’était ma première garde à vue, et que je n’avais qu’un seul joint en ma possession, je m’en suis sorti avec une bonne leçon de morale, et une longue liste de menaces en cas de récidive. Je n’ai pas d’amertume. J’ai été contrôlé avec du shit et j’ai fait mes 48h sans me plaindre. C’est le jeu. Mais je sais que la prochaine fois, ils ne me rateront pas.

 

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