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Maroc-Iran: Les dessous d’une guerre froide

La Dépêche | 4 mai 2018 à 19 h 28 min | Mis à jour 4 mai 2018

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Reprises officiellement en 2015 après un gel de 6 ans, les relations entre Rabat et Téhéran sont de nouveau suspendues, en raison d’une implication présumée du Hezbollah dans le financement et l’armement du Polisario. Les dessous d’une guerre froide au long cours.

 

Avis de grand froid sur les relations entre Rabat et Téhéran. Le Maroc a rompu ses relations diplomatiques avec l’Iran, qu’il accuse d’avoir facilité la livraison d’armes au Front Polisario par l’intermédiaire de son allié, le Hezbollah libanais.

Deux ans ont donc suffi à mettre fin à une relative lune de miel entre les deux pays, malgré le réchauffement des relations après la nomination par l’Iran d’un ambassadeur à Rabat à la fin du mois de décembre 2015, couronnant un apaisement qui avait débuté en 2014.

 

Opération comm’

Pas de congé pour le ministre marocain ce jour du premier mai 2018. Beaucoup plus qu’un simple communiqué, il a fallu tout un plaidoyer de Nasser Bourita pour annoncer la rupture des relations du Maroc avec l’Iran.

 

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Le diplomate, aussitôt rentré au Maroc en provenance de Téhéran, a tenu une conférence de presse où médias nationaux et internationaux étaient conviés. Toute une mise en scène qui atteste du sérieux de la décision, accompagnée d’explications précises et détaillées sur les péchés capitaux du pays des Mollahs au Sahara. « En 2016, il y a eu la visite de hauts dirigeants du Hezbollah dans les camps de Tindouf pour rencontrer des responsables militaires du Polisario« , a fait savoir le ministre des Affaires étrangères marocain, ajoutant que « le point de basculement et l’élément le plus important qui a changé la nature de la relation entre le Polisario et le Hezbollah a été l’arrestation à l’aéroport international Mohammed V de Casablanca, le 12 mars 2017, de Kacem Mohamed Tajeddine, un des grands financiers du Hezbollah qui agit en Afrique« . Cet individu faisait l’objet d’un mandat d’arrêt international émis par les États-Unis d’Amérique pour blanchiment d’argent et appartenance à une organisation terroriste. C’est dire que, contrairement aux déclarations « usuelles » du MAEC, souvent pauvres en informations, celle-là déroge à la règle et en dit long sur la fermeté du Royaume dans cette offensive diplomatique dirigée contre l’ennemi numéro 1 de son allié saoudien.

 

Même en 2009, lorsque comme aujourd’hui, les relations ont été coupées entre les deux États, le Maroc s’est contenté d’un communiqué peu précis du ministère de l’Intérieur fustigeant « l’attitude inacceptable de l’Iran, et son ingérence dans les affaires religieuses du Maroc« .

 

 

 

Mais cette fois-ci, la diplomatie marocaine semble avoir tout prévu de sorte à donner à cette décision l’écho nécessaire et d’en profiter pour marquer des points dans sa bataille diplomatique contre le Front Polisario. Tout indique en effet que le timing choisi par le Royaume n’est pas fortuit. Le Maroc revient à la charge quelques jours seulement après l’adoption de la résolution du Conseil de Sécurité sur le Sahara occidental exhortant les parties à respecter l’accord du cessez-le-feu de 1991, notamment après des incursions du Polisario dans la zone tampon établie par ledit accord. Son coup de tonnerre contre la république chiite intervient également dans un contexte où le dossier nucléaire iranien domine les Unes des médias internationaux, suite aux accusations d’Israël, qui affirme détenir des preuves concrètes prouvant que Téhéran « cache un plan d’armement nucléaire« , ainsi qu’aux déclarations de Donald Trump et d’Emmanuel Macron visant la remise en cause de l’accord nucléaire signé en 2015. Un timing idéal pour la campagne de communication/mobilisation marocaine, qui n’a pas tardé à donner ses fruits, puisque des pays comme l’Arabie Saoudite, les Émirats arabes unis et le Bahreïn se sont dépêchés d’annoncer leur « solidarité » avec le Maroc en condamnant les « ingérences » de l’Iran dans les affaires internes du « pays frère ». Un vocabulaire récurrent dans la diplomatie des pays du Golfe.

 

Des arguments « irréfutables »

Conséquence logique: la charge du Maroc n’a pas été très bien accueillie partout au Moyen-Orient. Commentant la démonstration du ministre des Affaires étrangères marocain, le mouvement libanais a indiqué dans un communiqué publié le même jour que « le Hezbollah nie totalement ces allégations et accusations« .

 

Si le Hezbollah s’est défendu en regrettant « que le Maroc ait recours aux pressions des États-Unis, d’Israël et de l’Arabie saoudite pour diriger des fausses accusations« , Nasser Bourita s’est efforcé à expliquer qu’il s’agit d’une décision unilatérale, prise isolément de l’hostilité affichée de l’Occident et de l’Arabie saoudite contre l’Iran. « Le Royaume dispose de preuves irréfutables, de noms identifiés et de faits précis qui corroborent cette connivence entre le Polisario et le Hezbollah contre les intérêts supérieurs du Maroc » a précisé le ministre marocain, affirmant que l’action du Maroc n’obéit qu’aux « considérations purement bilatérales et n’a aucun lien avec les développements régionaux ou internationaux« .

 

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Et comme il s’agit cette fois d’une annonce calculée et didactiquement démontrée, Bourita est revenu en détail sur les preuves dont le Maroc disposerait: « Nous avons des preuves, des données et des dates qui montrent l’implication d’au moins un membre de l’ambassade d’Iran à Alger dans l’organisation de toutes ces opérations pendant au moins deux ans. L’implication d’un membre de l’ambassade disposant d’un passeport diplomatique iranien qui travaille à l’ambassade d’Iran à Alger a été l’élément-clé pour faciliter les contacts et les rencontres et fournir toutes les facilités logistiques pour que les hauts responsables, y compris militaires, du Hezbollah puissent partir à Tindouf et rencontrer les responsables du Polisario« . En somme, des informations difficilement réfutables que le ministre marocain dit avoir présenté à son homologue iranien durant son séjour à Téhéran, et que ce dernier aurait été incapable de remettre en cause.

 

Effet papillon?

Bien que les affirmations de la diplomatie marocaine insistent sur la distinction entre le contexte international et la rupture des relations avec la république chiite, la dissociation de ces deux événements ne sert pas l’analyse. Car en l’espèce, Nasser Bourita a tenu à rappeler que lors de la reprise des relations diplomatiques avec l’Iran en 2014, « le pays était en crise avec des pays mêmes amis du Maroc« . Pour autant, cette période fut marquée par les longues négociations de l’accord nucléaire de l’Iran qui, à l’époque, a non seulement poussé les grandes puissances mondiales à se mettre d’accord sur une question aussi sensible, mais qui est parvenu à lever les sanctions économiques de l’Union européenne et des États-Unis à son encontre et ainsi embellir son image aux yeux de la communauté internationale.

 

Faut-il rappeler également qu’à cette époque, Barack Obama (président de 2009 à 2017) avait joué un rôle crucial dans l’accomplissement de cet accord, permettant à l’Iran, jusque-là brebis galeuse des relations internationales, d’être à nouveau perçu par l’Occident comme un partenaire potentiel au Moyen-Orient. La « réconciliation » avec l’État persan fut en effet très critiquée par les milieux républicains aux États-Unis, qui qualifiaient de « laxiste » l’attitude de l’ancien locataire de la Maison-Blanche vis-à-vis de l’Iran, censé être un ennemi historique de l’Amérique depuis la chute du régime du Shah en 1979. C’est-à-dire que durant la période où les relations entre Rabat et Téhéran se sont adoucies, cette dernière bénéficiait du prestige alloué par l’accord nucléaire sous la bénédiction des États-Unis. Ce n’est qu’avec l’arrivée de Donald Trump, allié de premier ordre de l’Arabie saoudite du roi Salman et de son fils héritier du trône Mohammed, qu’un regain de tensions s’est installé entre Washington et Téhéran, et auquel s’accole aujourd’hui la décision marocaine.

 

Le J’accuse du Maroc et d’Israël

La veille de l’annonce de la décision marocaine par Nasser Bourita, le Premier ministre israélien Benyamin Netanyahou était seul sur scène lors d’une conférence de presse, s’apprêtant à dévoiler son dernier tour: « L’Iran a menti… Il y a quelques semaines, grâce à un exploit de nos services de renseignements, Israël s’est emparé d’une demi-tonne de documents stockés derrière ces murs« , a savouré le chef du gouvernement de l’État hébreu, qui montre du doigt une étagère chargée de classeurs ainsi qu’un meuble rempli de CD-Rom. « Voici, ce que nous avons trouvé: 55.000 pages et 55.0000 documents stockés sur 183 CD« , s’est-il félicité. Des preuves qui, selon l’État hébreu, montrent que l’Iran viole l’accord nucléaire de 2015 et prépare en catimini des plans d’armement. Une mise en scène qui rappelle celle utilisée par le Maroc pour annoncer la rupture des relations avec l’Iran. La méthode y est quasiment identique: invitation de journalistes, recours aux preuves, vocabulaire de trahison… Bref, comme un air de déjà vu!

 

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Ceci dit, si les deux annonces s’entendent sur la forme, le contenu diffère. Le Maroc, lui, pointe la responsabilité de trois parties dans le soutien du Polisario: le Hezbollah en fournissant des formations et des armes, l’Iran en facilitant les échanges et l’Algérie en permettant de tels agissements dans son territoire. Toutefois, seuls le Hezbollah et l’Iran ont subi l’ire du Royaume, bien que le soutien logistique, politique et diplomatique d’Alger aux séparatistes est incontestablement avéré. Et pourtant, aucune décision n’a été prise par rapport aux relations avec Alger qui, elle, reconnaît expressément son soutien au Polisario.

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