fbpx
Publicité
Publicité
Publicité

Malca, le petit prince de la pop marocaine

La Dépêche | 10 juillet 2018 à 13 h 19 min | Mis à jour 10 juillet 2018

Publicité

 

Casablanca Jungle, She gets too high, Shalom… Ses chansons pétillantes et ses clips décalés détonnent dans l’univers attendu de la pop actuelle. De la Nayda bidaouia aux scènes parisiennes, rencontre avec l’enfant prodige de la scène underground casablancaise.  

 

Dégaine de rockeur, look total jeans, cheveux au vent, regard vif et sourire contagieux. C’est un soleil incandescent qui débarque dans le café-glacier où nous avons pris rendez-vous ce matin de juin à Casablanca. Avant de le connaître, on ne devine pas l’énergie colossale qui se cache derrière ses allures de dandy de Paname. Il aura, durant tout l’entretien, trituré la coque de son smartphone, mais ne l’aura pas consulté un seul instant. Politesse…

Publicité

C’est que Lionel Malca est un garçon de son temps, mais il a gardé les bonnes manières des wlad nass d’antan : « Au lycée Lyautey où j’ai été, il y avait des clans et je n’en faisais pas partie. Ni garçons populaires ni gosses de riches, avec ma bande, on se voyait un peu comme des gars rebelles un peu punk. Le bon côté, c’est que ça nous a permis très tôt d’aller à contre-courant de cet univers très bourgeois et de nous rapprocher des groupes de rock de lycées chaâbiyine ».

Jeune rockeur dans la Nayda bidaouia…

Nous sommes au début des années 2000. La jeunesse urbaine est alors en pleine « Nayda », une sorte de Movida casablancaise où le rap le dispute au rock et à la fusion. Malca et sa bande jouent en 2006 au Tremplin L’Boulevard, révélateur des musiciens en herbe de la nouvelle scène. Un premier concert dont le jeune artiste se souvient avec nostalgie.

L’année suivante, bac en poche, la tête pleine de rêves, il plie bagage pour Paris, la ville qui l’a vu naître un jour de l’an 1988. Son passage en école de journalisme est vite écourté, le farouche étudiant préférant sécher les cours pour jouer de la guitare et composer ses premiers albums. Il intègre ensuite une école de musique, où il acquiert des connaissances utiles mais, bien plus actif et entreprenant que ses camarades, s’y ennuie rapidement. C’est que l’audace et la créativité ne se transmettent pas sur les bancs rigides de classes dédiées.

Très jeune en effet, soutenu par ses parents, Malca a su qu’il ferait de la musique son métier : « J’ai commencé à chanter dès l’âge de 12 ans, à la synagogue du quartier, dans les fêtes communautaires puis dans le petit groupe de rock indépendant monté avec mes copains du bahut ».

Un soutien familial précieux, qui lui donnera beaucoup d’assurance en lui-même et une foi inébranlable en l’avenir. Pris dans le tourbillon de la vie parisienne, il oublie Dar el Beida, les musiques maghrébines, judéo-arabes et orientales qui ont bercé sa prime jeunesse au Maroc : « Mes parents, tous deux marocains, sont rentrés au pays deux ans après ma naissance. Cette musique a toujours été présente dans ma vie mais ado, par rébellion, j’étais dans le déni de ce versant de mon identité culturelle, je voulais m’en éloigner le plus possible en me plongeant dans la pop culture anglo-saxonne et les musiques alternatives. L’avantage, c’est que ça m’a donné une curiosité pour les cultures underground et tout cela a fait que je n’étais pas largué en débarquant à Paris ».

 

Du L’Boulevard à L’Olympia

Alors qu’il rechigne comme tout perfectionniste à sortir du tiroir ses nombreuses compositions, il se fait remarquer lors d’une jam-session par un homme dans le public qui lui propose de passer un casting pour un cover d’Elton John : « J’avais 21 ans. Le jour du casting, je me retrouve dans un grand appartement haussmannien avec des visages connus de la télé. Je me demande ce que je fais là. Je joue mes trois morceaux au piano-voix à l’arrache. Les organisateurs ont l’air enthousiastes. C’est là qu’ils m’expliquent que TF1 cherche le chanteur qui fera la tournée avec le Tribute Band en hommage à Elton John jusqu’au concert final à L’Olympia ». Convaincu de ne pas avoir suffisamment préparé sa prestation, il est surpris lorsque la semaine suivante on lui annonce qu’il a été retenu.

Cette tournée providentielle marque un tournant décisif dans la carrière du jeune artiste. Plus besoin d’aller en cours, il peut enfin se consacrer entièrement à sa passion : « Ma famille et mes amis ont été définitivement convaincus de ma vocation après m’avoir vu jouer ces deux heures à L’Olympia. Ce soir-là, en fin de concert, j’ai aussi fait un duo avec Jean-Jacques Goldman, il a été d’une bienveillance extraordinaire, m’assurant que j’avais de l’avenir dans le métier ».

Cette première entrée dans le monde du show-biz l’amènera de tournée en tournée avec TF1 pendant deux années. S’ensuit une traversée du désert qui fait aujourd’hui sourire ce producteur de tubes : « J’ai connu le top trop vite. J’en avais conscience mais en même temps, ça ne m’inquiétait pas plus que ça car ce n’était pas mes morceaux, je ne jouais pas ma vie. Et je savais que c’était une chance inespérée pour moi d’apprendre les ficelles et les coulisses du métier d’artiste, les balances et les répétitions qui durent dix heures, tout ce qui se trouve derrière la scène et les paillettes ».

 

Retour aux origines

Pendant cette période, après trois années pleines en France, le jeune musicien prend également conscience qu’il s’est beaucoup éloigné de son identité marocaine. Un mal du pays qu’il panse en écoutant du chaâbi, du raï et des chansons du terroir judéo-marocain qu’apprécient tant ses parents restés au pays.

Ce puissant retour aux racines secoue son âme et ses créations, catalysé par une rencontre déterminante en 2012 avec celui qui deviendra son manager et un directeur artistique reconnu à Paris : « J’ai retrouvé un ami d’enfance, Mohamed Sqalli, par Facebook. J’ai vu qu’il travaillait chez Universal Music Publishing à Paris. On échange, c’est le coup de cœur humain. On se rend compte qu’on a les mêmes références culturelles, on écoute les mêmes artistes, on partage les mêmes valeurs et on a tous les deux de l’ambition », se remémore le jeune musicien.

De Cheb Hasni à Salim Halali en passant par Haïm Botbol, Prince ou Daft Punk, Lionel et son alter ego musulman passent des soirées entières à écouter leurs répertoires distincts et communs. Ensemble, les deux amis réfléchissent alors à un projet artistique hybride assumé qui mêlerait sons pop branchés et romantisme kitsch.

C’est de là que naîtra « She gets too high » en mars 2015, une compile farfelue et déjantée reprenant des séquences du clip « La bouti » du raï lover Aziz el Berkani, le tout sur fond de musique électro très 1990’s : « Dans She gets too high, j’ai voulu rendre hommage à la beauté, à la liberté et au courage des filles que l’on voit danser dans les clips de chaâbi et que l’on a tendance à moquer et dénigrer. Ce clip, qui ressemble à un mème, nous a coûté zéro euros et a longtemps traîné dans les bas-fonds de Youtube avant de connaitre le succès. Avec Mohamed, nous jouons beaucoup sur cette esthétique internet, c’est le langage des jeunes aujourd’hui et c’est à eux que nous nous adressons », explique Malca.

Dès lors, de « Ya layli » (juin 2016) et ses sonorités très charki à la reprise customisée de « Mazal souvenir 3andi » (septembre 2016) de Cheb Hasni, Malca s’en donne à cœur joie, rafraîchissant l’héritage des grands de la chanson nord-africaine et orientale. Convoquant à souhait dans ses compositions et ses vidéos les clichés et les rythmes de ce Maghreb populaire totalement extraterrestre aux yeux et aux oreilles du jeune public occidental : « Je t’aime donc je bois. Le sexe c’est tabou mais je le chante… Le chaâbi et le raï, c’est la pop marocaine, ça parle des choses simples du quotidien et qui sous nos cieux deviennent compliquées, transmettant un message politique sans en avoir l’air ou l’intention », constate le jeune artiste.

Cascades à moto, chichas, danse, jolies filles, baskets TN et tee-shirts Gucci à Bouskoura. Avec « Casablanca jungle », sorti en novembre 2017, Malca nous entraîne pour une virée acrobatique dans la communauté fermée des Stunteurs de la métropole. Un OVNI avant-gardiste aussi mais bien plus travaillé, qui surprend les internautes, d’aucuns le félicitant d’avoir réussi à faire du « tcharmil » une tendance hype : « Je suis frustré de ne pas vivre ma vie d’adulte à Casablanca. Cette ville m’a toujours fasciné par ses contrastes et son bouillonnement incessant. Ces dernières années, une véritable culture souterraine s’y est développée, c’est une source d’inspiration inépuisable à mes yeux », confie Malca.

L’auteur, qui arbore fièrement des créations originales de jeunes stylistes marocains dans ses clips et ses concerts, aime se jouer de la mode comme des codes et des non-dits. Dans « Shalom », il porte ainsi la fameuse veste berbère de Yassine Morabite, designer-star du moroccan street-wear. Tourné à Essaouira, le clip évoque un amour interdit entre un juif et une musulmane : « Shalom est à la fois noir et romantique. Je suis convaincu que dans le Mogador d’antan moitié juif moitié musulman, des destins se sont croisés et que des histoires d’amour confuses et douloureuses à la Roméo et Juliette sont nées entre les remparts », nous révèle le musicien, un sourire malicieux au coin des lèvres.

 

My name is Malca, catch me if you can

Cet univers musical éclectique et décalé fait désormais le cachet Malca.

Lorsque Sony Music France lui propose de signer son premier contrat, le jeune artiste décide de créer son propre label : « C’est un luxe d’être complétement indépendant. Ils me donnent les budgets, je me charge de l’intégralité de la production des compiles avec mon équipe. C’est un travail énorme, mais la liberté n’a pas de prix ». Puis il reprend, sirotant son noss-noss : « Après 9 ans de galère, ma vie ressemble enfin à mon rêve de gosse : vivre de ma passion et la partager avec les autres. Par ma musique, j’espère transmettre aux jeunes d’aujourd’hui ces fragments délaissés ou oubliés de notre culture et qui font toute la richesse de notre marocanité. Moi-même, c’est sur le tard que j’ai appris par mon grand-père paternel que nous avions des origines amazighes de Tinghir. Ma grand-mère parle d’ailleurs toujours chleh, j’étais bouleversé en l’entendant le parler la première fois avec ses copines. Pourquoi ne transmet-on pas toute cette mémoire ? », se désole-t-il.

Malca est viscéralement marocain mais son message est universel et sa sensibilité à fleur de peau. Alors que notre entretien touche à sa fin, il lisse ses cheveux en arrière, de la mélancolie voile ses yeux en amande qui lui donnent cet air de Johnny Depp du Haut-Atlas : « Quand je reviens à Casablanca voir mes amis et mes parents, dans les synagogues, je ne croise que des personnes de 60 ans et plus. Cela me brise le cœur de penser que dans 30 ou 40 ans, il n’y aura plus aucun juif ici, que le Maroc pluriel sera un mot étranger pour les générations montantes. Mes enfants par exemple n’auront jamais cette attache charnelle à cette terre que nous possédons nous qui avons grandi ici. Si je fais tout ça, c’est pour qu’on n’oublie pas… ».

Un ange passe. Puis, retrouvant son humour et son entrain, il évoque ces icônes indétrônables de la pop marocaine qui lient entre eux les Marocains de toutes origines : La Cigogne, Judor, Superlux, Grandaïzar ou Captain Majid. Rires. La vie continue. Ce soir, il joue au Vertigo, repaire de la culture underground casablancaise. Et dans sa tête, trotte déjà le projet de son prochain clip qui, promet-il, explorera toute en gaieté et en subtilité le Maroc côté Queer. My name is Malca, catch me if you can…

 

Publicité
Abonnez-vous à notre newsletter

Restez informé ! Dès maintenant et en quelques clics, inscrivez-vous gratuitement à notre newsletter et recevez en exclusivité nos derniers articles.

vous pourriez aussi aimer