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La libéralisation du dirham pour les nuls

La Dépêche | 22 juin 2017 à 9 h 59 min | Mis à jour 15 janvier 2018

Propos recueillis par

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Flexibilisation, libéralisation, dévaluation, régime des changes… si vous non plus vous n’avez pas de master en économie, LaDepeche.ma vous explique ce que veut dire la réforme du régime de change du dirham et ce qui va concrètement changer pour nous. Décryptage de l’économiste Najib Akesbi qui estime que cette opération est risquée pour le Maroc.

 

Comment pourriez-vous expliquer la libéralisation du dirham pour qu’un enfant de 12 ans comprenne?

On va acheter une bicyclette importée d’un pays européen. Elle vaut 100 euros par exemple. Ici notre monnaie c’est le dirham. Donc on va payer en dirham. La question qui se pose : quelle est la valeur du dirham par rapport à l’euro ? En d’autres termes, combien de dirhams va-t-on donner pour 100€?

Aujourd’hui, le système de change permet la parité, c’est-à-dire la correspondance entre le dirham et l’euro. Disons que 1€=11 Dh. Ma bicyclette va donc me coûter 1100 Dh.

Le système actuel qui me permet d’avoir un euro pour 11Dh est un système à peu près fixe. C’est Bank Al Maghrib qui fixe cette valeur.

Pour ce faire, elle se base sur la valeur du dollar et de l’euro. C’est comme si on va prendre un panier et y mettre 100 unités : 40% des dollars et 60% des euros. Le mélange des deux c’est ces 11Dh. Ce système permet à Bank Al-Maghrib de déterminer la valeur du dirham par rapport à une valeur référence (euro, dollar, etc).

 

Qu’est ce qui va changer avec la libéralisation du dirham si j’achète un vélo importé?

 

Bank Al Maghrib ne parle pas de libéralisation du dirham mais de flexibilité des changes. C’est une libéralisation contrôlée par des limites à ne pas dépasser.

La libéralisation veut dire que le cours du dirham va être déterminé en fonction de l’offre et la demande.

Si l’offre est supérieure à la demande (plus de gens qui veulent vendre que des gens qui veulent acheter, ndlr), le prix va baisser. La valeur de la monnaie se déprécie. Dans le cas inverse, cette valeur s’apprécie et le prix de la monnaie monte. Sauf que Bank Al Maghrib va imposer un point de référence. On garde le même exemple : 1€ = 11 Dh. BAM compte laisser la loi du marché (l’offre et la demande, ndlr) mener le jeu mais dans une limite d’une fourchette de 5%. Et c’est là où cette libéralisation devient contrôlée. Ce taux est fixé à 5%. Si le dirham se déprécie, sa valeur peut monter jusqu’à 11,55 Dh, si elle s’apprécie, elle peut baisser jusqu’à 10,45 Dh.
Dès que le cours du dirham va dépasser 11,55 Dh, BAM va intervenir pour le ramener dans la limite de la fourchette de plus ou moins de 5%. Pour ce faire, elle va recourir à l’achat du dirham avec les réserves de change dont elle dispose.

 

Maintenant le grand enjeu, c’est les spéculations et les anticipations spéculatives que les acteurs et entreprises vont jouer. C’est ce qui a commencé en début de semaine. En théorie, on dit que le dirham peut monter ou baisser, mais dans la réalité, il ne peut que se déprécier. L’erreur qu’on commet et qu’on va payer cher, c’est que les fondamentaux ne sont pas bons.

Le commerce extérieur a enregistré un déficit de 180 milliards de dirhams l’année dernière. Dans un commerce extérieur où les exportations sont presque deux fois inférieurs aux importations, il y aura forcément une forte demande de devises, ce qui fait que les importateurs vont offrir des dirhams contre des euros et des dollars. Et là, l’offre du dirham va être supérieure à la demande. La situation la plus logique et probable est une demande insuffisante du dirham face à une offre excédentaire. Le dirham va d’abord se déprécier dans la limite du plafond établi. Mais si la demande continue à être faible et que le dirham risque de se déprécier au-delà de la limite autorisée, BAM va se retrouver dans l’obligation d’acheter des dirhams. Elle va donc puiser dans ses réserves de change pour soutenir le cours du dirham.

Le problème se pose quand les acteurs anticipent pour spéculer.

Dès que ces spéculations vont commencer, on va atteindre la limite. Et là on peut rentrer dans une sorte de bras de fer, parce que la capacité d’acheter de BAM n’est pas inépuisable.

 

Donc vous pensez que cette flexibilité est risquée?

Dès que le bras de fer est là, et ce n’est pas de la science-fiction ceci est arrivé dans plusieurs pays, les spéculateurs, notamment à l’international, vont mettre des quantités de devises tellement importantes que jamais Bank Al Maghrib ne pourra soutenir le dirham. A la rigueur, elle va se battre un petit peu, après elle va laisser tomber. C’est là qu’on va assister à une dépréciation du dirham et perdre sur les deux tableaux: perte de devises et dévaluation du dirham. Ceci est le scénario qui peut se produire en cas de spéculation.

Est-ce que les responsables ont pris le temps de réfléchir à cela, ou sont-ils juste en train d’appliquer ce qui leur a été dicté par le fonds monétaire?

C’est une décision qui n’est pas raisonnable. BAM avance que les conditions sont réunies pour franchir ce pas mais il suffit de jeter un œil sur les statistiques, le niveau des réserves de change : 25 milliards de dollars, la dette extérieure qui est importante, le commerce extérieur qui est déficitaire… Même les ressources extérieures comme le tourisme, les transferts des MRE, les investissements directs, qui sont intéressantes, ne se développent pas suffisamment. Tout cela fait qu’on est loin de remplir les conditions d’une libéralisation du dirham, même contrôlée.

 

Bank Al Maghrib veut rassurer

“Le passage au régime de change flottant ne conduira pas à une dévaluation du dirham”: le Gouverneur de Bank Al Maghrib se veut rassurant. Abdellatif Jouahri a expliqué mardi 20 juin en mettant en garde contre les spéculations sur une dévaluation du dirham.

« Nous resterons accroché au début au panier 60% euro- 40% dollar US, pour élargir la bande graduellement afin d’éviter un désalignement du dirham », a-t-il détaillé, selon la MAP, avant de justifier cette mesure: “le passage au régime de change flottant constitue un levier d’appui aux réformes engagées par le Maroc, en termes notamment de compétitivité et de productivité, en permettant de faire face aux chocs exogènes, sans affecter les réserves de change”.