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L’amour en roue libre

La Dépêche | 30 septembre 2017 à 15 h 44 min | Mis à jour 1 octobre 2017

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L’amour en roue libre
©Sami Ameur

Détournée de sa fonction première, la voiture offre un refuge aux jeunes couples en quête de discrétion. Comment l’automobile est devenue l’espace d’intimité privilégié de la jeunesse marocaine ?

 

"Depuis qu’il n’a plus de voiture, il a carrément arrêté de rencontrer des femmes". Sourire au coin de la lèvre, Nora décrit avec ironie les tumultes de son ami. A l’instar de nombreuses jeunes femmes, la Casablancaise de 26 ans ne compte plus dans son entourage les relations nouées grâce à l‘intimité qu’offre la voiture. Un espace privilégié par la jeunesse pour se rencontrer, échanger, voire jouer avec les interdits. Ce procédé témoigne d’un véritable phénomène de société, comme le confirme son ami Assia, 24 ans: "Avec mon mec actuel, nous nous sommes rencontrés au travers de ces fameux tours en voiture", se souvient-elle . Les cafés ? "Trop de monde", les cinémas ? "Trop lycéen", son domicile ? "Impossible avec les parents". Heureusement, il restait la voiture de la jeune femme pour que le couple file le parfait amour.

 

Garçonnière sur roue

 

Face à la pression sociale et familiale endurée par certains jeunes couples, les véhicules font ainsi souvent office de garçonnière sur roues. Un procédé bien connu par la jeunesse, qui n’étonne pas la sociologue Soumaya  Naamane Guessous, auteure de nombreux ouvrages sur la sexualité des jeunes Marocaines : "Les jeunes couples souffrent de cette difficulté à se retrouver dans l’intimité. Dans un café, les marques d’affection se résument aux caresses. Impossible de s’embrasser. Sans parler du risque de croiser un parent, ou un proche. Quant à la location d’une garçonnière, ce n’est financièrement pas à la portée de tout le monde". Une contrainte difficilement compatible avec les attentes de la nouvelle génération. "Aujourd’hui, les expériences amoureuses sont de plus en plus précoces. Pour autant, l’âge moyen du mariage a reculé à 28 ans pour les femmes, et 31 pour les hommes. Les individus sont donc plus exigeants dans le choix de leur conjoint. Cela nécessite de prendre le temps de le connaître afin de déterminer s’il répond à certains critères qui ne sont pas toujours physiques", analyse-t-elle. Pour déjouer ce paradoxe, la jeunesse a trouvé son remède : "Le tour en voiture".

 

Une seule règle : Ne pas s’arrêter

 

"C’est un phénomène très répandu ! Comment faire autrement quand chacun vit chez ses parents ? La voiture est le seul endroit pour éviter le regard des autres. Même dans les coins isolés comme la plage, le risque de croiser quelqu’un est toujours présent. En voiture, on peut se poser tranquillement. Et si une situation devient compliquée, on peut rapidement fuir", explique Nora. Un procédé également plébiscité par les jeunes filles souhaitant s’offrir un espace d’intimité entre amies. "Se retrouver dans des bars peut nuire à la réputation des jeunes filles. Fumer en public nous expose à la critique. Faire des tours en voiture nous permet donc de nous retrouver et nous comporter telles que nous sommes, sans souffrir de la pression des autres". La seule contrainte ? "Ne pas s’arrêter pour éviter d’attirer les regards" précise la jeune femme.

 

Roulez jeunesse

 

Comment un tel fonctionnement s’est-il progressivement immiscé dans la jeunesse ? Pour la sociologue Soumaya Naamane Guessous, ce phénomène ne s’explique pas uniquement par l’évolution des mentalités "Contrairement à la jeunesse, la génération de leurs parents n’étaient que peu motorisée. Aujourd’hui, cet accès s’est démocratisé alors même que les jeunes sont en recherche constante d’intimité. S’ils pouvaient profiter les uns des autres sans souffrir de la pression sociale, le pays ferait de belles économies en carburant", ironise-t-elle. Un constat partagé par Assia : "Ce phénomène illustre bien l’hypocrisie de notre société. Les tabous sont nombreux, mais tout le monde sait que peu de personnes les respectent. Résultat, les jeunes détournent le système dans la mesure où celui-ci ne leur permet pas de se rencontrer convenablement", dénonce-t-elle. Mais si les tabous ont la peau dure, la volonté des jeunes couples l’est tout autant. Entre quatre portières ou quatre murs, difficile d’empêcher à la jeunesse de se découvrir, de s’apprécier, et s’aimer en toute intimité.

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