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Pourquoi j’ai tout plaqué pour devenir chauffeur Uber

La Dépêche | 5 février 2018 à 18 h 24 min | Mis à jour 5 février 2018

Propos recueillis par

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Badr*, 34 ans, a choisi de troquer son job de chef de plateau dans un call center et sa stabilité financière contre plus de liberté. Ce jeune père de famille dévoile à La Dépêche comment son nouveau métier a bouleversé sa vie.

 

 

Ma journée type? Généralement, je me réveille très tôt, à l’aube, j’enfile un pull et un jean, histoire d’être présentable tout en étant décontracté. Je prends mon café et ma première cigarette avant de démarrer la voiture vers 4 heures du matin. Je chope mes premiers clients vers 4h30. En général, ce sont des gens qui commencent tôt ou qui finissent leur travail de nuit, certains d’entre eux sont des clients fidèles.

 

Je travaille de 4h30 à 8h30, ensuite je prends une pause de 2 heures pour m’occuper de ma famille. Je prends mon petit déjeuner avec eux, avant de déposer mon fils à l’école et ma femme à son bureau, et reprendre le boulot pendant quatre autres heures. J’ai choisi ce créneau car ça m’évite de me retrouver coincé dans les embouteillages pendant les heures de pointe et tout le stress qui va avec.

 

Rappelle-toi les centres d’appels…

Mon premier job, je m’en souviens encore, c’était à l’aéroport Mohamed V. J’avais 23 ans, je sortais tout juste d’une école privée, où j’ai décroché un bac + 4 en système d’information, audit et contrôle de gestion. Je n’ai pas trouvé beaucoup de mal à être embauché. J’ai ensuite intégré un centre d’appels comme conseiller clientèle avant d’être nommé superviseur. Je me donne à fond dans tout ce que je fais, j’ai rapidement gravi les échelons et quadruplé mon salaire en dix ans.

Si c’était à refaire, je pense que j’aurais fait le même choix, car j’ai beaucoup appris dans ce domaine, je sais comment manager une équipe, produire en plein stress, attirer et fidéliser les clients…

Mais entre nous, le rythme de travail m’a épuisé, je ne supportais plus la pression des objectifs, les horaires rigides, le fait de devoir rendre compte constamment à un supérieur…  Aujourd’hui, el hamdoullah, si je fais une mauvaise journée, je ne peux m’en prendre qu’à moi-même, car je ne me suis pas levé tôt par exemple.

 

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Bref, après 10  ans dans les call center, j’ai décidé de m’initier à la conduite de VTC (véhicule de transport avec chauffeur). C’est un ami, habitué de ce service, qui m’a parlé de leur arrivée au Maroc. Comme j’avais déjà ma voiture, pendant les deux premiers mois, je faisais chauffeur VTC uniquement pendant les week-ends. Une petite formation de deux heures chez CAREEM sur l’utilisation de l’application mobile, et c’était plié.

 

Convaincre ma femme

Quand j’ai su que je pouvais gagner plus tout en étant libre de mes mouvements,  j’ai décidé de me consacrer entièrement à mon nouveau job. L’une de mes motivations principales était le temps libre que j’allais désormais consacrer à mon fils, Anis, 4 ans. Non seulement j’arrive à le suivre de près dans ses progrès à l’école, mais ça me permet également de sortir plus souvent avec lui.

 

On va au cinéma, à la plage ou tout simplement au café. L’important est que je suis plus présent dans son quotidien. Avant, c’était inimaginable, je pouvais à peine le voir. Il vivait avec sa grand-mère puisque sa mère et moi passions toute notre journée au bureau. En plus, j’étais très tendu quand je rentrais à la maison.

Si mon fils est content ? Je pense qu’il est très heureux de ce changement, il est plus actif, plus curieux et a fait beaucoup de progrès en français grâce aux histoires que je lui lis.

C’était difficile au début de convaincre ma femme qui n’était pas très emballée à l’idée que je n’aie plus de revenu fixe, mais je suis revenu régulièrement à la charge et lorsqu’elle a vu que je pouvais facilement payer les frais de scolarité de notre fils et même nos loisirs, elle a fini par respecter mon choix.

 

Je suis mon propre patron

Cela fait presque un an que je suis à mon compte. Ce qui me plait le plus dans ce métier, c’est que je n’ai de comptes à rendre à personne, j’organise mon temps comme je veux, pour mon bonheur et celui de ma petite famille. Je me sens plus libre. Maintenant, je suis mon propre patron.

 

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Je n’ai pas l’impression que mon rythme de vie est décalé par rapport à celui des autres gens. Je me suis fait quelques connaissances dans le domaine, mais nos relations restent strictement professionnelles. Mes amis sont pour la majorité des salariés et je continue à les voir comme avant.

 

L’humain avant tout

Pour commander une course, la plupart des clients passent par l’application mobile, mais j’ai aussi des clients fidèles. Ce sont des gens qui apprécient que je les conduise. D’ailleurs, j’ai une bonne note sur Careem et Uber, je frôle les 5 étoiles. Je n’ai jamais eu de remarque négative, ma voiture est nickel et on me trouve courtois et de bonne humeur.

Je sais respecter mon client et ses envies. S’il veut parler, je discute avec lui sinon, je reste silencieux ou je lui mets la musique de son choix.

Le fait de parler plusieurs langues, ça aide aussi avec les clients étrangers. Avec le temps, j’ai pu tisser une relation de confiance avec quelques clients. Certains court-circuitent l’application et m’appellent directement. Ça me va très bien parce que je ne reverse pas de commission aux sociétés de VTC, qui prennent environ 20% sur chaque course.

 

Certains m’appellent pour des services personnalisés. Il m’arrive par exemple d’accompagner ceux qui veulent éviter les problèmes de stationnement pour se rendre à une administration. Je dépose également des clients dans les villes avoisinantes, Mohammedia ou Rabat. Il m’arrive également de faire un aller-retour pour des villes plus éloignées comme Fès par exemple. Ces courses sont très rentables, généralement je ne prends pas moins de 1000 dirhams.

 

Les risques du métier

Je n’ai jamais eu de problèmes avec un client, par contre j’en ai déjà connu avec des chauffeurs de taxi. Un jour, ils m’ont commandé une course à travers l’application et lorsque je suis arrivé à destination, une trentaine de taxis m’ont encerclé. Je suis de nature très calme, je ne provoque pas les gens, il n’y a donc pas eu d’incidents. Les autorités sont intervenues à temps.

Malheureusement, on m’a retiré mon permis pendant 3 mois et ma voiture pendant 15 jours.

C’était une période difficile. La société de VTC m’a indemnisé. Ce n’était pas grand chose mais j’ai apprécié le geste.

 

Les chauffeurs de taxis dénoncent une concurrence déloyale, vu qu’ils ont des agréments et des charges à payer, contrairement aux sociétés qui nous emploient.  C’est le vide juridique autour de notre activité qui crée toutes ces tensions.

 

 

Apprendre tous les jours

Cela dit, ce métier présente beaucoup d’autres avantages qui me font oublier ces soucis. Dans ma voiture, se croisent tous les âges et toutes les classes sociales de Casablanca. J’apprends tous les jours à travers mes échanges avec les clients, c’est ce qui fait la beauté de ce métier. C’est aussi une profession qui paie bien, il suffit d’y mettre du sien.

En moyenne, je gagne entre 3.000 à 4.000 dhs par semaine, ce qui me fait entre 12.000 à 16.000 dhs par mois. C’est un revenu plus élevé que mon dernier salaire.

Mais vu l’absence de statut juridique, je ne bénéficie pas d’avantages sociaux. Je suis couvert par l’assurance maladie de mon épouse. En revanche, je n’ai pas de retraite. J’espère que l’Etat va réagir. D’ailleurs, on veut créer une association professionnelle pour défendre nos intérêts auprès des pouvoirs publics.

 

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Dans un avenir proche, j’aimerais créer ma propre société VTC. Il existe un besoin croissant en matière de transport à Casablanca, et ce besoin ne peut être comblé que par une diversification des moyens de locomotion. Hélas, je ne peux pas réaliser mon ambition tant que notre métier n’est pas légalisé

Je ne regrette pas mon ancien job. Je suis beaucoup moins stressé, ma santé s’améliore aussi. Quand je me sens fatigué, je prends quelques jours de repos.

Je ne fais pas attention aux gens qui disent que ce métier est dévalorisant. Je ne me considère pas comme un simple chauffeur, je me définis plutôt comme auto-entrepreneur. Vous savez, la société actuelle vous juge quoi que vous fassiez. Tout ce qui m’importe est que ma famille et moi soyons heureux.