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Islamophobie, terrorisme, intégration… Interview sans filtre de Hassan Aourid

La Dépêche | 10 janvier 2018 à 15 h 27 min | Mis à jour 21 mars 2018

Propos recueillis par

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À l’occasion de la sortie de son dernier livre, Regards sur l’occident, le professeur universitaire Hassan Aourid, ancien Historiographe du royaume, livre pour La Dépêche son analyse sur les crises du monde actuel, et les phénomènes qui menacent la paix sociale dans les pays du tiers-monde.

 

 

Dans votre dernier livre, Regards sur l’occident, vous écrivez que « les rapports entre l’Occident et le monde musulman ne sont pas sereins ». Y a-t-il une hostilité entre ces deux sociétés ?

Il y a un subconscient collectif, une relation de conflit qui a été mise en berne pendant la guerre froide et qui réapparaît au lendemain de la chute du mur de Berlin en 1989, à tel enseigne qu’il y a eu toute une littérature occidentale à la recherche d’un ennemi. En atteste une déclaration d’un ancien secrétaire général de l’OTAN (Organisation du traité de l’Atlantique nord, ndlr), Willy Claes, selon qui, « le monde musulman a remplacé l’armée rouge (armée de l’Union soviétique, ndlr) ».

C’est dire qu’en Occident, il y avait une prédisposition à ériger le monde musulman en ennemi. Ce dernier voyait, de son côté, en l’Occident un ennemi.

Des personnalités marquantes de l’époque ont contribué à cette vision, comme Mehdi El Mendjra, qui parlait dans un ouvrage publié au lendemain de la guerre du golfe d’une guerre des civilisations », ou comme Hassan Tourabi (figure des Frères musulmans, ndlr), qui a organisé une rencontre à Khartoum au Soudan en avril 1991 pour former une sorte de Komintern musulman contre l’Occident.

 

LIRE: Gilles Kepel: “Toute critique de l’islam est interdite”

 

Les attentats du 11 septembre 2001, ont ensuite signé la naissance d’une conception manichéenne du monde. C’est une conception dangereuse parce que la réalité est plus complexe. Car, supposer l’existence d’un monde qui incarnerait le Bien et l’autre le Mal, c’est considérer le monde musulman comme étant homogène et l’Occident comme un espace géographique uniforme, ce qui n’est bien sûr pas le cas.

 

Avec la montée du terrorisme planétaire, marchons-nous vers une troisième guerre mondiale?

Il y a des chercheurs qui qualifient la guerre froide de troisième guerre mondiale. Il me semble que, avec le terrorisme planétaire, la quatrième est là, et qu’elle est appelée à durer.

Le fossé s’exacerbe entre le Nord et le Sud, ce qui fait qu’on peut déjà parler de guerre.

Cette guerre conduirait certainement à des changements dans la configuration du monde, ainsi que dans les règles qui le régentent. Ce sont des conséquences directes de l’échec du modèle économique brandi par l’Occident. On ne peut plus avancer de nos jours que le néolibéralisme est une panacée. C’est plutôt un modèle qui déstructure les économies, y compris l’Américaine.

 

Est-ce qu’il y a une volonté chez l’Occident de favoriser l’intégration des communautés musulmanes en Europe?

Vouloir une coexistence est une chose, la réussir en est une autre. Je pars d’un constat: celui de l’échec de la migration et de l’intégration des communautés musulmanes. Je parle notamment de l’exemple français, que je connais le mieux. Et en France, la politique d’intégration des migrants a été incontestablement un échec. Le communautarisme répondrait à un souci de paresse. C’est-à-dire qu’au lieu d’intégrer les immigrés, on les a ghettoïsés en les mettant dans des banlieues et des schémas préétablis. À tel point que des politiques ont décrit cette attitude d’Apartheid.

L’une des menaces sérieuses qui pointent sur l’Occident à l’heure actuelle est le vivre en commun.

Et tout cela, en contradiction avec les valeurs de l’Occident acquises dans le siècle des Lumières: la liberté et l’égalité. En France par exemple, il y a encore des relents d’une identité qu’on appelle de souche. Des sédiments, qu’on peut observer dans des déclarations de l’élite politique française, à l’image du candidat aux présidentielles de 2017 François Fillon, qui définissait la France par rapport à une histoire et une langue, et non pas par rapport aux valeurs. Quelque part, on a gommé les valeurs des Lumières.

 

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Concrètement, comment envisager une intégration intacte des musulmans dans une Europe de plus en plus islamophobe?

Il faut faire la distinction entre les musulmans qui gardent la nationalité de leur pays d’origine, et ceux qui sont nés en Europe, et qui ont par conséquent une nationalité européenne seulement. Les premiers doivent respecter et se conformer aux règles et valeurs du pays d’accueil. Pour les deuxièmes, ils peuvent avoir une certaine affection pour leurs origines. Mais ils doivent avant tout donner la préséance à leur pays d’accueil, en défendant ses règles et valeurs. Ce n’est pas toujours facile à appliquer tant que les préjugés ont la peau dure.

Quelqu’un qui s’appelle Mohamed, même s’il est né en France, n’aura jamais les mêmes conditions que quelqu’un qui s’appelle Olivier.

Pour les États comme le Maroc, le problème d’intégration des ressortissants à l’étranger doit fondamentalement pousser à engager un débat dans le cadre officiel, en laissant de côté l’idée qu’un pays comme la France doit, à lui seul, s’occuper des ressortissants étrangers dans son territoire. On a vécu la même chose à Barcelone lorsqu’il s’est avéré que des Marocains étaient impliqués dans les attentats terroristes contre cette ville. L’Espagne a dès lors compris qu’il est nécessaire de travailler en collaboration avec le Maroc, dans la gestion du culte notamment.

 

L’Occident, dites-vous, a toujours forcé les Autres à se voir à travers son prisme. Comment les Autres, à savoir nous, doivent se voir aujourd’hui?

À travers notre propre identité, notre savoir, tout en étant ancrés dans notre culture. Cela risque d’effaroucher le narcissisme de l’Occident, mais qu’on essaie de nous voir nous-mêmes, car c’est toujours l’Occident qui voyait l’autre à travers son prisme et partant, dictait la marche à suivre. On nous invite à ce que d’aucuns appellent la modernité piratée, fausse en somme.

Dans un pays comme le Maroc, on ne pourra jamais trouver des solutions aux problèmes de l’éducation ou de la santé en suivant la méthode occidentale, souvent très couteuse.

Le modèle que l’Occident propose est intenable en termes de ressources disponibles. Il nous faudra deux planètes si on veut se conformer au modèle de développement occidental.

 

Vous dites que tout en reconnaissant votre dette vis-à-vis de l’occident, vous ne vous  considérez pas son obligé. Quelles sont les conséquences de ce double sentiment?  

La conséquence est la fissuration du champ intellectuel, qui n’est plus capable de fournir des réponses aux problèmes de société en se basant sur un ancrage culturel propre. Nous avions une bonne brochette d’intellectuels, dans les années qui ont suivi l’indépendance du Maroc, très imprégnés par la culture de leur pays et ses valeurs.

 

Depuis, cette frange a été remplacée par des intellectuels qui sont souvent la caisse de résonance et le continuum de l’Occident, et leurs pendants, ceux qui investissement dans le ressentiment.. C’est pour cette raison que nous devons renouer avec cette génération post indépendance d’intellectuels, comme Abdellah Laroui, Allal El Fassi, Mohamed Abed Al Jabri et autres.

 

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Les périodes de contestations que connait le Maroc depuis le mouvement du 20 février en 2011, du Hirak du Rif jusqu’aux manifestations à Jerada, sont aussi une conséquence de l’accès de la société marocaine à la mondialisation?

Incontestablement. C’est les conséquences de l’échec d’un modèle économique, qui n’est que la reprise des théories de ruissellement convenues dans le cadre du Consensus de Washington (mesures économiques imposées aux pays endettés dans les années 1980, ndlr). Pour les populations du tiers-monde, il y a une seule manière de garantir une stabilité économique et sociale: c’est la répartition équitable des richesses. Les peuples aiment la liberté dans l’égalité disait De Tocqueville, et s’ils ne peuvent pas avoir la liberté, ils préfèrent avoir l’égalité dans l’oppression.

Il aurait été acceptable pour les populations de vivre de la précarité, mais, n’accepteraient pas les disparités.

Au Rif par exemple, on sait tous que les ressources de cette région sont modiques. Mais le problème est que les habitants constatent qu’il existe deux poids deux mesures. Ce que vit le Maroc aujourd’hui devrait être un déclic pour revoir notre modèle économique. Et pour ce faire, je crois au rôle stratégique et régulateur de l’État, qu’on a réduit, jusque-là, à un facilitateur.

 

Selon vous, on ne peut concevoir des démocraties sans contours géographiques déterminées, sans une culture politique partagée, ni de valeurs communes. La démocratie est-elle possible pour certains et inconcevable pour d’autres?

La démocratie, c’est de pouvoir gérer des conflits inhérents au pouvoir par des moyens pacifiques. Or, il ne faut pas que les moyens, comme les élections, deviennent un leurre. Il ne faut pas résumer la démocratie aux élections. Je pense qu’il y a un préalable à la phase démocratique: l’État qui doit être l’expression d’un contrat social, au service de l’intérêt général, et non des particuliers. Car l’État est l’expression d’une nation. Ce n’est pas une propriété.

 

Vous démontrez le rôle de l’information dans le changement des configurations politiques en Europe à travers l’histoire. Quelle est la place des médias dans les changements que connaissent les sociétés du Sud?

Les médias sont un moyen d’émancipation qui a été pris en otage par le Capital et les services secrets, en Occident et ailleurs. Ainsi, Internet est devenu un moyen de contrôle et de quadrillage. Au Maroc, les médias connaissent ce sort, puisqu’une partie est contrôlée par des groupes au sein de l’État et du Capital. Heureusement qu’il existe des têtes brulées et des médias libres qui refusent de se fondre dans le moule.

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