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Hanane: “Comment je suis devenue dépendante au karkoubi, la drogue du tueur”

La Dépêche | 11 mars 2018 à 16 h 28 min | Mis à jour 21 mars 2018

Propos recueillis par

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Le karkoubi fait des ravages au Maroc. Ce psychotrope consommé à fortes doses permet d’atteindre un sentiment de toute puissance qui rend possibles tous types d’excès et de violences. L’ingurgitation de karkoubi n’est pas propre aux hommes. Hanane, 19 ans, nous raconte comment elle est tombée dans le piège de “la drogue du tueur”.

 

Avant de prendre le karkoubi, j’avais déjà expérimenté beaucoup d’autres moyens de me “défoncer”. J’ai toujours eu du mal avec ma vie, avec mes conditions. J’ai commencé la consommation de karkoubi à l’âge de 17 ans. Jusque là, j’avais déjà bu de l’alcool, fumé des joints, pris de l’ecstasy… En fait, je n’ai jamais dit “non” à tout ce qui était susceptible de me faire oublier mes maux et m’aider à me sentir mieux dans ma peau. Je n’ai rien choisi à ma vie, ni à la façon de la vivre, tout m’a été imposé, même la consommation de toutes ces saloperies. Vous savez, quand on grandit dans un milieu où les drogues sont vendues comme des bonbons, il est difficile d’échapper au piège…

 

 

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La frustration, un moteur…

J’ai ouvert les yeux dans une famille pauvre et malheureuse. En plus des problèmes financiers, mes parents n’ont jamais été bien ensemble. La violence et l’insécurité ont été mon pain quotidien, ma routine. Cette insensibilité que j’ai développée ne vient pas de nulle part, c’est le résultat de plusieurs années de mal-être.

C’est après avoir été forcée de quitter l’école que j’ai pris de la drogue pour la première fois.

Au brevet, mon père salafiste m’a imposée de ne plus aller à l’école, sous prétexte qu’il était contre la mixité scolaire.

Il a jugé que j’avais atteint un âge avancé et il ne voulait pas me voir fréquenter des adolescents qui, pour lui, étaient déjà des hommes. Plusieurs professeurs sont intervenus pour lui faire changer d’avis, mais en vain. Il est parvenu à me priver de la chose qui me faisait le plus plaisir. À l’époque, j’avais très peur de mon père. Personne ne pouvait lui refuser quoi que ce soit et j’ai été obligée de me soumettre à son diktat.

 

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C’est comme ça qu’a débuté ma descente aux enfers. Je n’avais plus rien à faire, plus d’occupations, et je détestais faire le ménage ou rester à la maison. Donc pour échapper à l’ennui, je trainais dans les rues et tuais le temps avec mes copines de l’école, loin de la maison. J’ai petit à petit découvert le monde de la rue et la face cachée de certaines de mes connaissances. J’ai eu l’impression de retrouver la paix et le bonheur…

 

Les drogues, mon bonheur.

À force de sortir tous les jours, j’ai commencé à avoir mon clan. Des mecs plus âgés que moi et des filles qui ne craignaient rien, qui s’en foutaient de leurs parents et qui arrivaient à s’en sortir seules.

Petit à petit, je me suis mis dans la tête que je pouvais remédier à ma pauvreté et à ma vulnérabilité, et que les drogues pouvaient m’y aider.

J’ai commencé par l’alcool, le haschich, puis l’ecstasy. Au début, on m’offrait ça gratuitement, mais par la suite, on m’a fait comprendre que je devais participer aux frais pour en acheter. J’ai commencé à voler des objets de chez moi, de chez mes copines, j’ai emprunté de l’argent que je ne pouvais pas rembourser. Tout ce qui m’importait était de trouver de quoi me procurer ma dose.

C’est là que je me suis dit qu’avoir un homme avec moi qui me ressemble et qui se débrouille pour acheter ses doses quotidiennes, me permettrait d’avoir accès à la drogue plus rapidement et avec moins d’efforts. En contrepartie, je lui offrirais ma compagnie et mon corps.

Je me suis donc rapprochée de Ayoub, un garçon que je voyais souvent et qui avait l’air de s’intéresser à moi. On a tissé des liens, on faisait tout ensemble. Il me donnait tout ce que je voulais, c’était pour moi le grand amour, mon sauveur. Il a continué à m’offrir du haschich et de l’alcool jusqu’au jour où il a commencé à dealer lkarkoubi, et qu’il m’en a proposé.

Je me souviendrai toujours de la première prise. Dès que j’ai avalé le premier cachet, je me suis sentie comme dans un rêve!

Je me sentais heureuse et apaisée, je riais, tous mes sentiments étaient amplifiés, tout me paraissait accessible et facile, le regard des gens m’importait peu. Le lendemain, je ne me souvenais plus de rien. J’avais juste envie de reprendre un cachet.

 

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Lkarkoubi nous a permis de créer une petite mafia.

Je me suis mise à prendre du Valium chaque jour. C’était d’autant plus facile qu’Ayoub s’était mis à dealer et que je pouvais avoir mes doses rapidement et gratuitement. Lui prenait ce qu’on appelle Bola Hmra, des cachets rouges qui lui procuraient un sentiment de puissance inimaginable. Je l’ai vu plusieurs fois se scarifier les bras, le visage… Parfois, il m’agressait: il devait voir du sang pour se calmer.

 

 

Il a fait six mois de prison. A sa sortie, il avait la haine, il voulait passer à un niveau supérieur. Il m’a demandée en mariage, et j’ai accepté sans réfléchir. On a commencé à monter des plans pour agresser des gens dans la rue. C’est ainsi qu’il m’a demandé d’augmenter la dose que je prenais avant de passer à l’action: au lieu de deux cachets, j’en prenais trois.

Je devais attendre dans le rue et faire semblant de me prostituer pour attirer des clients qu’il agressait et à qui il soutirait tout ce qu’ils avaient sur eux.

Je sortais très tard le soir sur le boulevard d’Anfa, près de Bab Marrakech… Je jouais très bien la comédie. L’avantage, lorsque je suis sous l’emprise du karkoubi, c’est que je ne me souviens de rien, donc je culpabilise peu, voire pas du tout.

Je me rappelle qu’une fois, alors que je faisais de l’auto-stop pour attirer une victime, un vieil homme s’est arrêté. Il m’a demandé de monter dans la voiture, ce que j’ai fait, en lui disant de couper le contact pour qu’on puisse négocier. C’est à ce moment que j’ai fait signe à Ayoub qui se cachait derrière un poteau électrique. Il est monté à l’arrière, lui a donné un coup sur la tête, puis on lui a pris son argent, son téléphone et on est descendu de la voiture. En rejoignant nos amis, je ne me sentais pas bien, je culpabilisais. J’ai partagé ce sentiment avec mon mari en lui disant: “ Ce monsieur était trop vieux, il avait l’air malade”.

Il m’a répondu, impassible: “Tu deviens sensible, tu devrais augmenter ta dose, on ne prend que notre droit.”

 

Ma vie d’addict au karkoubi.

Au bout de quelques semaines, je suis devenue accro au karkoubi. Je dois en prendre chaque jour, sinon j’ai mal partout, surtout à la tête, et je deviens très agressive.

Je vis la nuit, comme un zombie.

Mon réveil est programmé vers 19h. Dès que j’ouvre les yeux, je dois prendre un cachet pour revenir parmi les vivants, pouvoir sortir et entamer une nouvelle soirée sordide.

J’ai été placée en garde à vue quatre reprises, parce qu’à chaque fois que la police est venue pour arrêter Ayoub, je me suis interposée et j’ai attaqué les flics. J’ai aussi fait de la prison une fois pour prostitution.

Quant à mon mari, j’ai finalement décidé de le quitter. Je ne le supportais plus. Après plusieurs séjours en prison, il n’a plus les moyens de dealer, et il est devenu tellement accro que tous ses revenus s’évaporent dans l’achat de ses doses. Son état de santé s’est aussi beaucoup dégradé. Dès qu’il ouvrait les yeux, il me réclamait de l’argent et me tabassait méchamment si je n’en avais pas.

Moi aussi, désormais, je me scarifie les bras et les jambes, j’essaye d’épargner mon visage parce qu’il me permet d’attirer les hommes pour subvenir à mes besoins. Je prends deux cachets de Valium au réveil, je bois toute la nuit, je reprends parfois des cachets si j’en éprouve le besoin et, pour dormir, je fume du shit.

 

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Le cachet se vend de 30 à 45 Dhs. Maintenant, que je ne suis plus avec Ayoub, j’ai besoin de moins d’argent pour me gérer. Je travaille dans un bar au centre-ville, j’y vais toutes les nuits pour attirer les clients et les inciter à boire le maximum d’alcool. Chaque bouteille de vin, d’alcool ou de bière ouverte grâce à moi me donne droit à un pourcentage qui m’est délivré en fin de soirée. Et je me prostitue toujours, le plus souvent des passes rapides. Si quelqu’un me drague dans la rue, je monte avec lui, je fais ce que j’ai à faire dans la voiture et je bouge aussitôt.

Mes copines sont toutes des toxicomanes, je ne peux plus fréquenter que des personnes comme moi.

Les autres ne me comprennent pas, et je peux devenir très agressive si je perçois un mot de travers ou un regard qui me déplait. Je ne vois plus mon père depuis que mes parents ont divorcé. D’ailleurs, il a quitté la maison. Quant à ma mère, elle est au courant de tout, mais évite de me parler pour ne pas réveiller le monstre qui sommeille en moi. Elle fait donc semblant de ne rien voir ni comprendre pour sauvegarder le peu de tranquillité qui lui reste…

 

Dangereuse ou vulnérable?

Je suis les deux. Dangereuse pour camoufler ma vulnérabilité.

Ici, dans mon quartier, tout le monde est comme moi.

80% des jeunes de mon âge connaissent le même sort: aucune perspective d’avenir, la même débauche, les mêmes dégâts irréversibles sur leur santé et leur mental, des vies gâchées par les drogues en tous genres.

Le karkoubi se vend partout. C’est très facile d’en acheter, il suffit d’avoir un peu d’argent.

Même si tu es âgé de 5 ans à peine, si tu demandes un cachet et que tu as les 40 dhs pour le payer, et bien tu l’auras.

Parfois, j’ai envie d’arrêter, parce que j’ai envie de devenir maman. Avec le peu de conscience qui me reste, je réalise qu’à ce rythme, ce n’est pas possible, je n’aimerais pas que mon bébé soit comme moi.

Je ne demanderai jamais de l’aide à un médecin ou à une association. Parce que je suis convaincue que les gens comme moi sont perçus comme des bandits, ce que nous sommes. On ne nous voit pas comme des victimes, peu importe les conditions dans lesquelles on évolue.

Au mieux, les gens éprouvent de la pitié pour nous, et c’est justement ce que j’essaie de dépasser en prenant lkarkoubi.

Je ne sais pas si je finirai comme Naïma, égorgée par son mari alors qu’ils consommaient du karkoubi et de l’alcool. Il a écopé de 25 ans de prison. Ou comme Fatiha, qui a complètement perdu la tête et qui est passée aux médicaments par gouttes sous prescription médicale.

Mais ce dont je suis sûre, c’est que je ne demanderai jamais de l’aide à une personne qui me regarde de haut…

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