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La fabuleuse histoire de la venue d’Oum Kalthoum au Maroc

La Dépêche | 26 mars 2018 à 19 h 51 min | Mis à jour 29 mars 2018

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C’était il y a 50 ans. En mars 1968, Oum Kalthoum enflammait le  théâtre Mohammed V à Rabat durant trois soirées successives. Driss Kettani, ancien ambassadeur du Maroc au Koweït, raconte comment il a été à l’origine de la venue de l’icône de la musique orientale au Royaume. Retour sur les coulisses d’un épisode méconnu de l’histoire du Maroc moderne.   

 

« Tout a commencé un jour du mois de septembre 1967 sur une terrasse à Paris, où j’étais en mission en tant qu’ingénieur d’études pour le ministère de l’Industrie. Je prenais un café avec Tayeb Benyaïch, un ami intime, accompagné de Fernand Lumbroso, le patron de la société de spectacle Lumbroso. Au moment où je m’apprêtais à partir, ce dernier, qui connaissait très bien mon obsession pour Oum Kalthoum, m’annonce que la diva de la chanson arabe allait se produire à l’Olympia à la fin de l’année, et que, comme à son habitude, il a prévu de me réserver quelques tickets.

 

Or comme j’étais un simple fonctionnaire d’État avec un modeste salaire de 1.000 dirhams, je n’avais pas assez de moyens pour me payer un billet d’avion pour Paris à la fin de l’année. Et comme je n’osais pas parler à Lumbroso de cette situation, je lui ai suggéré de faire venir Oum Kalthoum au Maroc.

 

Trois soirées, sinon rien

En homme d’affaires avisé qu’il était, Lumbroso n’a pas pris au sérieux ma proposition spontanée, qu’il considérait non rentable. Le faible pouvoir d’achat des Marocains, et les frais d’un éventuel déplacement de l’Astre d’Orient avec son immense orchestre jusqu’au royaume, donnaient peu de chances à mon idée d’aboutir.

C’est alors que j’ai commencé à imaginer une formule qui rendrait lucratif le rêve de voir Esett (la dame en dialecte égyptien) au Maroc.

Comme je savais que le théâtre Mohammed V abritait 2.000 sièges, contre 1.000 pour l’Olympia, j’ai eu l’idée ingénieuse de proposer trois spectacles au cours du même séjour, à raison de 150 dirhams le prix moyen du ticket.

 

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Ainsi, les bénéfices tirés de trois représentations à Rabat égaleront ceux de la mythique salle parisienne, bien que je n’ignorais pas qu’Oum Kalthoum n’avait jamais donné trois spectacles successifs au même endroit. Convaincu par ma démonstration enthousiaste, Lumbroso me demande de voir ça avec Ali Benyaïch, frère de Tayeb, et chambellan du roi duquel j’étais très proche également.

 

Les choses deviennent sérieuses

Une fois au Maroc, je raconte à Ali ce qu’il s’est dit à Paris et lui transmets l’accord de principe de Lumbroso pour ce qui n’était alors à mes yeux qu’une ébauche d’idée. À ma grande surprise, le chambellan prend aussitôt son téléphone, appelle le ministre de l’Information et l’avise qu’Oum Kalthoum allait venir au Maroc. À peine remis de la célérité de son premier appel, je le vois contacter l’ambassadeur égyptien à Rabat pour lui faire la même annonce. À présent, le diplomate demande carrément à voir la personne derrière cette initiative, qui n’est autre que moi.

 

Rassuré par Ali Benyaïch sur le fait que ce serait une simple rencontre formelle, je me suis rendu à l’ambassade d’Égypte le lendemain, où j’ai eu à répondre à des questions auxquelles je n’avais pas du tout de réponses. Prenant note de tous mes propos, l’ambassadeur m’interroge sur la pertinence de trois spectacles à Rabat, et me demande s’il ne serait pas préférable de diversifier les scènes pour garantir un public plus vaste. De peur de laisser paraître ma méconnaissance du domaine, je réponds que la passion des Marocains pour la diva égyptienne les poussera à venir jusqu’à la capitale.

 

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Et que, puisqu’il s’agit d’une société privée à budget limité, les frais de déplacement de l’ensemble de l’orchestre d’une ville à l’autre reviendraient trop chers. Ensuite, l’ambassadeur m’interroge sur les chansons qu’elle chantera, sachant qu’à ma connaissance, Oum Kalthoum préfère choisir de son propre chef les titres qu’elle interprétera.

Toutefois, ne pouvant pas me montrer mieux informé que l’ambassadeur au sujet d’Esett, j’ai fini par citer six chansons, les meilleures à mon goût.

Il était tellement impressionné par ma connaissance de son répertoire que lorsque je lui ai cité la dernière chanson (El Hawa Ghallab), il s’est levé pour m’embrasser sur le front. Il était épaté de voir qu’un Marocain connait cette merveille, peu connue même en Égypte selon lui.

 

« Pas besoin d’une société française »

Les jours se sont écoulés alors que je n’évoquais plus la venue d’Oum Kalthoum avec le chambellan, même si je continuais à le voir très fréquemment. Durant cette période, j’ai appris que Hassan II avait demandé au ministre de l’Information Ahmed Snoussi de se saisir de cette affaire, disant que le Maroc n’avait pas besoin d’une société française pour organiser des spectacles. J’ai aussi entendu dire que le ministre avait fait connaître au souverain le budget conséquent que ceci impliquerait et que Hassan II avait décidé de prendre lui-même en charge certains frais. J’ai compris que les spectacles auront donc bien lieu, dans la formule que j’ai imaginée, et même suivant le calendrier que j’ai proposé à l’ambassadeur égyptien: mars 1968, en même temps que les célébrations de la Fête du trône, que le Maroc fêtait chaque 3 mars sous le règne du roi Hassan II.  

 

Hassan II, spectateur incognito

Le jour du premier show venu, alors que je m’apprêtais à me rendre au théâtre Mohammed V avec Ali Benyaïche, le chambellan m’appelle une heure avant le spectacle pour me dire que je ne pouvais pas l’accompagner, sans m’en fournir les raisons. Déçu de manquer un spectacle dont j’ai été l’initiateur, je me suis contenté de le regarder en direct à la télévision. Ce n’est que par la suite que j’ai su que Hassan II y avait assisté incognito et que c’était peut-être la raison pour laquelle je ne pouvais pas être dans la loge VIP avec le chambellan.

 

En revanche, j’ai pu assister aux deux autres représentations d’Esett grâce aux tickets que j’ai reçus de mon oncle. Et même s’il ne m’avait pas fait cet honneur, je me serais débrouillé pour acheter des billets même au noir et à prix élevé. L’autre surprise est que la star égyptienne a chanté les mêmes chansons que celles que j’avais proposées à l’ambassadeur, sauf pour le deuxième spectacle, où le prince Moulay Abdellah a demandé à ce que Al Atlal soit chanté une deuxième fois.

 

Chanter pour l’armée égyptienne

A cette époque, l’Egypte venait tout juste de subir de grosses pertes durant la guerre contre Israël en 1967. Oum Kalthoum avait donc décidé de transférer les bénéfices de ses spectacles au Maroc à l’armée égyptienne, en soutien à son pays.

Après Rabat, la diva a été l’invitée du roi à Marrakech à l’hôtel Es-Saadi, où elle a animé une belle fête.

Ce jour-là, Hassan II avait prévu une surprise de taille pour la diva. Il a ordonné aux personnes présentes d’enlever tous leurs bijoux et de les déposer dans une boîte à son signal. Ces joyaux ont été par la suite offerts à Oum Kalthoum, en soutien à l’armée égyptienne.

 

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Il faut dire que les relations entre Rabat et Le Caire se sont renforcées suite au passage d’Oum Kalthoum. Le froid entre les deux pays durait en effet depuis la guerre des Sables d’octobre 1963, à tel point que certaines chansons d’Oum Kalthoum étaient interdites de radio ou de télé marocaines. Une fois, d’après ce que m’a raconté un responsable à la radio nationale, Hassan II était en voiture lorsqu’il a entendu la chanson Misr Tatahadath Âan Nafsiha (L’Egypte parle d’elle-même) diffusée sur les ondes. Il a aussitôt appelé la station et demandé au standardiste d’ordonner à son directeur de ne plus diffuser cette chanson.

 

Depuis, je ne l’ai plus jamais entendue à la radio… »

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