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Moi, femme et journaliste : Du sexisme au quotidien

La Dépêche | 6 mars 2018 à 17 h 11 min | Mis à jour 21 mars 2018

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C’est probablement l’un des papiers d’humeur qui m’a été le plus difficile d’écrire en 15 ans de carrière. Après quelques jours, j’ai enfin réussi à comprendre les raisons de cette procrastination inhabituelle.

 

Donner son avis sur l’affaire Bouachrine, c’est aborder un tabou qui est pourtant un secret de polichinelle dans le métier. En l’occurrence, le harcèlement sexuel dans le milieu de la presse. Les compliments répétitifs d’un collègue sur vos jambes ou votre décolleté, les regards lubriques du technicien qui vous déshabillent à chaque passage, les attouchements « involontaires » de votre supérieur les nuits de bouclage, l’invitation insistante d’un confrère à le rejoindre dans sa chambre d’hôtel à chaque voyage de presse. Le médecin que vous avez interviewé dans la journée et qui vous propose le soir venu de prendre un verre chez lui ou encore l’artiste libidineux croisé dans un cocktail qui vous envoie pendant des semaines allusions obscènes et sextos…

 

Il y aurait des romans de gare à écrire si on venait à recueillir tous les témoignages des femmes journalistes sur leur vécu en la matière. Mais jusqu’ici, très peu ont eu le courage de le faire à visage découvert et encore moins de dévoiler le nom de leur harceleur. Par peur de ne pas décrocher une promotion tant attendue, de perdre un emploi difficilement déniché voire de ne plus en retrouver. « C’est un milieu tellement petit et macho, tout le monde est copain avec tout le monde, tu sais les mecs sont solidaires entre eux. Un coup de fil et tu peux dire adieu à ta carrière, réfléchis-y à deux fois ».

 

Que de fois ce conseil se voulant bienveillant nous a été asséné par des consœurs ou des amis. Jouer les amazones féministes quand on tant d’autres entraves sournoises qui minent notre ascension professionnelle du seul fait de notre genre, quelle idée suicidaire !  Le milieu de la presse après tout n’est-il pas un microcosme de notre société misogyne et phallocrate, où les talents et les talons des femmes sont appréciés, tant qu’ils ne gênent pas dans leur marche les bottes conquérantes des hommes ?

 

Difficile avec une telle donne ne pas admirer l’intrépidité  de femmes qui ont enfin osé révéler au grand jour la désolante réalité du harcèlement sexuel dans le monde des médias au Maroc. Mais, dit-on, s’il y a quelque chose que journalistes et policiers partagent, c’est bien le scepticisme, cette manie de douter de tout, surtout des belles choses.

 

Si les autorités marocaines ont effectivement décidé du jour au lendemain de prendre très au sérieux les plaintes pour harcèlement et agressions sexuelles, dans le sillage du mouvement hollywoodien MeToo, c’est que notre pays n’aura désormais plus rien à envier aux grandes démocraties en terme d’égalité des sexes et de protection des droits des femmes. Si ce n’est que du cinéma à la sauce locale destiné à faire taire un canard trop bavard, alors ça ne présage rien de bon pour l’avenir de la presse indépendante au Maroc, déjà mise à mal par un lectorat rare, le gavage informationnel des réseaux sociaux et un marché publicitaire moribond.

 

Les journalistes, épuisés déjà à force de slalomer entre des lignes rouges aussi floues que mouvantes, doivent-ils en plus composer en permanence avec l’épée de Damoclès d’un Code pénal autorisant toutes sortes d’interprétations et donc d’abus ? Après l’affaire Bouachrine, ne risque-t-on pas de tomber dans le règlement de comptes sous couvert d’infraction aux lois pénales, sachant qu’on en a tous enfreint au moins une fois dans sa vie ?  Se faire servir de l’alcool en tant que musulman « notoire », recevoir des amis de sexe opposé chez soi, vivre en concubinage, casser la croûte au Mac Do pendant ramadan ou encore commettre un « outrage public à la pudeur » en sortant en maillot de bain en pleine canicule chercher un soda à l’épicerie du coin…

 

Car si cette affaire a le mérite de questionner en profondeur les rapports hommes/femmes dans la société marocaine, elle interroge aussi sur toutes ces lois anachroniques et vagues portant atteinte aux libertés individuelles et qui menacent de prison chaque Marocain. Car avant d’être des professionnels de l’information, les journalistes sont des citoyens comme les autres.

 

Donner son opinion sur le « scandale Bouachrine », c’est donc aussi prendre le risque de se faire accuser de corporatisme.

 

Femme ou journaliste, faut-il choisir son camp ? Et si on choisissait celui de la Justice ?

 

 

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