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Comprendre Daech n’est pas l’excuser

La Dépêche | 29 novembre 2017 à 20 h 45 min | Mis à jour 29 novembre 2017

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Comment comprendre "le succès rapide" de l’Etat islamique?  Pourquoi les puissances occidentales sont-elles tombées dans le piège qu’il leur a tendu en les impliquant dans sa guerre? L'historien Pierre-Jean Luizard apporte un éclairage historique dans son livre "Le piège Daech", paru en 2015. Analyse.

 

 

Cet article a été initialement publié par notre partenaire Dîn Wa Dunia dans le numéro 4 datant de mars 2016.

 

 

 

 

Pierre-Jean Luizard fait dater la création de l’Etat islamique de janvier 2014 avec l’occupation de Falloujah, une des principales villes de la province irakienne d’Al-Anbar. Avec cette prise, la communauté irakienne sunnite commence sa descente aux enfers alors même que l’Etat islamique s’impose dans le paysage géopolitique de la région.

 

A la différence d’Al-Qaïda qui s’est affirmé quelques années avant comme force de déstabilisation violente dont l’objectif à moyen terme n’est pas clair, l’Etat islamique opte pour une stratégie claire et simple : conférer le pouvoir local aux acteurs locaux sur la base d’une «allégeance exclusive à l’Etat islamique et l’interdiction de déployer d’autres emblèmes officiels que ceux de l’organisation, ainsi que l’obligation de se plier aux injonctions des djihadistes en matière de moeurs ».

 

On reconnaît là une stratégie d’occupation mais surtout de domination idéologique sur le long terme, car ne l’oublions pas, l’objectif en dernière instance est la pérennisation du califat, d’une monarchie universelle pour dire les choses autrement. Dans cet état d’esprit, l’Etat islamique peut compter sur la population civile. Pour reprendre un mot du politologue Nabil Mouline, « Daech pense globalement et agit d’abord localement ».

En entrant en guerre contre Daech, les différentes coalitions combattent en fait des populations locales et des civils qui bien souvent n’ont aucune raison de regretter les pouvoirs précédents.

Vue de Paris ou de Londres, la proclamation du califat le 29 juin 2014 par Abou Bakr Al Baghdadi du haut du minbar d’une mosquée de Mossoul, peut sembler un tantinet anachronique. Ce coup de com’ serait-il une « erreur créative », le péché d’orgueil de Daech ? C’est au contraire le piège dans lequel la mouvance islamiste veut enfermer les pays occidentaux. Car la proclamation unilatérale du califat s’est accompagnée d’une campagne à outrance sur la ligne Sykes-Picot, référence aux accords secrets entre la Grande-Bretagne et la France prévoyant le partage du Moyen-Orient à la fin de la Première guerre mondiale.

Dans la propagande jihadiste, Daech est ainsi venu renouer le fil d’une histoire musulmane brisée par un accord entre puissances occidentales qui aurait débouché sur l’abolition du califat en 1924 et sur la naissance d’Etats nationaux fantoches et illégitimes.

Ce discours fait mouche : il renvoie dos à dos les puissances internationales et les acteurs régionaux décrédibilisés par le népotisme et la corruption. Il se situe aussi dans le droit fil de l’idéologie islamiste qui a toujours contesté aux Etats arabes leur légitimité et les a accusés d’être des créations coloniales pures et simples.

 

Cette stratégie efficace se double d’une habile récupération du panarabisme ainsi que du rejet total des nationalistes laïques. On perçoit à travers ces actions savamment mises en scène une stratégie politique redoutable et perverse, qui risque de porter ses fruits. Pierre-Jean Luizard, en remontant aux origines du clivage sunnite-chiite, jette un éclairage nouveau sur ce conflit et, sans nier les rivalités tribales, rappelle l’exode rural massif de 1930 qui crée pour les chiites d’Irak une situation de quasi servage. De nouveaux quartiers naissent et les bidonvilles prennent place. Si l’on ajoute à cet exode l’embargo de 1990 décrété contre l’Irak, on comprend mieux comment a surgi de cette situation créée de toute pièce « un État contre sa société ».

Le Moyen-Orient dans la tempête

Puis vient le tour de la Syrie, rattrapée par le confessionnalisme, lui-même facilité par des frontières étriquées. Là aussi, Pierre-Jean Luizard va chercher dans l’histoire les germes de la maladie à venir sur laquelle Assad (père) va asseoir son régime autoritaire, le Baas aidant. Progressivement, l’idée que la dictature baassiste est un régime impie et qu’une minorité illégitime est au pouvoir commence à se répandre et trouve des relais dans les discours de l’opposition.

 

Une ère de bouleversements s’installe au Moyen-Orient. Le Liban en fait les frais, la Jordanie est paralysée, l’Arabie Saoudite est nue comme un vers, la Turquie prise au piège.

En définitive, l’Etat islamique a réussi à impliquer l’Occident dans sa guerre sans que celui-ci n’assume jusqu’au bout son engagement.

 

Il continue de préférer s’en remettre sur le terrain « à des partenaires qui sont coresponsables de l’effondrement de l’ordre étatique au Moyen-Orient : l’armée irakienne et les Kurdes aujourd’hui et demain, peut-être Bachar Al Assad ». La coalition anti-Daech quant à elle n’a pas de perspective politique à offrir aux populations. L’Irak est à genou et l’envoi de troupes occidentales au sol, seule
véritable solution, lui est refusé.

 

L’onde de choc Daech se fait sentir au coeur même du monde occidental, obligeant des populations en paix depuis des décennies, à céder aux psychoses de la guerre, leur rendant tout simplement la vie invivable, jusqu’à créer un état d’urgence permanent en France par exemple. Certains analystes considèrent que ce pays bascule progressivement d’un Etat de justice vers un Etat de sécurité.

En perpétrant sur place des crimes, des tortures, des lapidations, l’Etat islamique déchire le contrat social et pour terroriser davantage, exhibe une violence et une peur qui ne demandent qu’à s’exporter.

Le piège Daech de Pierre-Jean Luizard plonge ainsi dans l’histoire pour comprendre notre actualité. L’historien rend perceptible cette stratégie qui consiste à frapper l’imaginaire et les hommes dans leur propre humanité. Ce livre, qui ne dédouane personne, devrait nous aider à comprendre la face cachée d’un conflit qui continue de nous échapper.

 

On peut comprendre les États dans leurs réactions émotionnelles qui épousent parfois trop facilement les sondages et cèdent la place à une démocratie d’opinion. Mais le moment est venu de se demander quel prix les démocraties sont prêtes à payer pour vivre en paix.

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