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Chéri(e), c’est toi qui paies ?

La Dépêche | 18 juillet 2018 à 20 h 24 min | Mis à jour 19 juillet 2018

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Inviter ou se faire inviter, la question est existentielle ! Si les codes de séduction varient selon les pays ou les milieux où l’on se trouve, la place de l’argent dans les relations hommes-femmes est toujours très révélatrice de nos conditionnements collectifs et de nos crispations personnelles. Petit aperçu.


Un dimanche de juillet aux Habous. Verre de thé brûlant à la main, msemen au miel plein les joues et mine indignée, une copine récemment rentrée de ses études en France me dresse le tableau noir de ses mésaventures avec la gent masculine au pays des Lumières.

 

Après plus de trois années passées auprès des Gaulois, elle ne semble toujours pas se remettre de « la radinerie des hommes français » : « T’imagine, au deuxième rendez-vous il te dit, toute honte bue, on fait moit-moit !  C’est quoi, moit’-moit’ ? Moi le seul noss-noss que je connais, c’est celui du café de rass derb ! ».

 

J’essaie de tempérer, lui rappelant les tarifs astronomiques des restaurants gastronomiques à Paris, l’inflation galopante depuis la mort du franc sur l’autel de la monnaie unique européenne, l’onde de choc sur le vieux continent de la crise des subprimes américains, le trou de la sécu…

 

Rien n’y fait : « Ah mais moi je te parle uniquement d’un café et d’un jus d’orange industriel ! S’il t’invite à un resto étoilé, c’est comme s’il t’avait offert une rivière de diamants, il t’en parle pendant 10 ans ! C’est quoi ce jou3 a khti ? On n’a pas grandi là-dedans, nous ! Quand tu veux conquérir le cœur d’une femme, tu y mets les moyens, au moins au début, c’est la règle universelle, non ?!».    

 

Trois ou quatre jours plus tard à Rabat, je retrouve chez elle une amie, cadre dans une administration, au lendemain de son premier rendez-vous galant avec un « mec de la haute » comme elle le décrivait il y a quelque temps à peine, d’un air satisfait.

 

Le pyjama dépareillé, le brushing babyliss défait, une coulée noire sous ses yeux témoignant d’un démaquillage bâclé, elle me rapporte en écaillant le vernis permanent de ses doigts énervés : « j’ai halluciné : il a osé venir au resto directement de l’usine avec un jeans taché et un vieux T-shirt Metallica qu’il doit porter depuis la sortie de Kill’em all ! Et le mec il te fait à bouffer des pâtes à 7O dirhams et te propose te partager un tiramisu au dessert. Et ça se dit de la haute-bourgeoisie, la crème de la crème. Laissez-moi rire, du mascarpone chinois, oui ! ».

 

Il aspirait peut-être un repas à la bonne franquette sans prise de tête pour un premier dîner en tête-à-tête … C’est un cérébral, il s’en fout des apparences … Je tente de trouver à son « Jules Lézard », comme elle l’a surnommé, des circonstances atténuantes.

 

Mais bien mal m’en a pris : « tu sais combien ça m’a coûté pour être nickel chrome à ce rendez-vous ? ».  Avant que je n’aie le temps d’esquisser une réponse, elle se lance dans un décompte détaillé de ses préparatifs fastidieux :

 

« entre les retouches de couleur chez le coiffeur, la manucure-pédicure-épilation chez l’esthéticienne, le nouveau petit haut, les escarpins et le sac assorti, j’aurais pu me payer 10 fois un dîner minable comme celui-là ! Les hommes d’aujourd’hui sont des crevards. Où sont passés les seigneurs dont nous parlaient nos grands-mères, nos mères ou juste nos grandes sœurs ? ».

Le soir venu, un ancien camarade de lycée m’appelle de Montréal. De fil en aiguille, on se retrouve à aborder le sujet fatidique : « depuis que j’ai quitté le Maroc, je sens que je suis un homme apprécié en tant que tel et pas un simple pigeon. Ici, les filles ne cherchent pas à te déplumer, ce ne sont pas des michetonneuses. Quand elles sont actives, elles sont indépendantes et fières, elles partagent l’addition avec toi et t’invitent même, parfois. Revendiquer l’égalité, ce n’est pas juste un slogan creux pour les Québécoises ».

 

Radinerie. Crevards. Seigneurs. Saigneuses. Michetonneuses… Toutes ces confidences et ces joyeux qualificatifs m’ont laissée triste et songeuse. Est-ce là ce que nous sommes devenus aujourd’hui ? Des cartes bancaires sur pattes ? Des bilans comptables et des patrimoines en pantalons et en jupons ? L’argent est-il l’unique valeur qui réunit les hommes et les femmes ?

 

Terrible constat. L’amour romantique et désintéressé serait donc devenu obsolète ou n’aurait même jamais véritablement existé dans une société où beaucoup d’unions sont encore de convenance ou de raison.

 

Une raison qui, depuis des siècles, inciterait les mères à apprendre à leurs filles à soutirer le maximum de biens aux hommes afin de se mettre à l’abri des aléas de la vie de couple et de l’existence. Sait-on jamais, si elles venaient à être congédiées du jour au lendemain, les lois des mâles ne leur accorderont qu’une piètre pension alimentaire et, en cas de décès de leur père, la moitié de l’héritage de leur frère. Cet instinct de survie féminin persisterait-il malgré l’accession croissante des Marocaines aux études supérieures, au marché du travail et, partant, à l’indépendance financière ?  

 

Dans une tentative de pousser la réflexion un peu plus loin, j’en parle à l’une de mes connaissances qui se réclame de la quatrième vague du féminisme :

 

« ils me font marrer les hommes qui te disent qu’il faut tout partager quand on exige l’égalité. Notre double punition au Maroc, c’est que nous sommes nées dans une société soumise à la fois au patriarcat et à l’économie de rente et de marché. Mais de quelle égalité des sexes et de quel partage de l’addition parle-t-on lorsqu’une profonde iniquité règne dans les coutumes, les lois, les salaires et la répartition des richesses du pays ? De quelle égalité parle-t-on lorsque nous subissons cent fois plus que les hommes le harcèlement sexuel, les agressions et l’insécurité dans l’espace public ? La femme se situe au bas de la chaîne alimentaire de la phallocratie et du libéralisme sauvage, voilà notre tragique réalité, ma chérie… ».  

 

Au cours d’une balade dans la médina de Tanger, je croise l’ancienne nounou d’une petite cousine. Une joie fraîche se lit sur son visage. Son fiancé tout juste débarqué de « Mélano » vient de lui offrir une djellaba, un sac et des babouches, toutes imprimées panthère. Elle se sent belle et forte comme une tigresse. Sauf que le roi de la savane, le lion de la cabane, c’est lui. Qu’importe.

 

Avec son look total félin, elle va pouvoir rivaliser avec sa veuve de voisine, qui, à 55 ans, entretient un amant de 30 ans son cadet. Quelque peu surprise qu’un tel modèle de couple puisse évoluer dans un quartier populaire, la nounou me rétorque :

 

« elle arrose tout le monde. Et donc tout le monde lui fout la paix. Sa fille a fait fortune aux Emirats, elle s’est mariée à un businessman khaliji. Si elle était restée ici, elle aurait six gosses accrochés à ses jupons comme la misère au derrière du pauvre, elle sentirait la sardine ou serait allée se cramer la peau dans les champs de fraises de la Huelva ».

 

Les côtes espagnoles sont visibles depuis les hauteurs du mythique café Hafa. C’est évident, conclus-je. Depuis la nuit des temps, sous tous les cieux, l’argent, c’est le pouvoir. Définitivement.

 

En politique, en économie, comme dans le couple, dans toutes les classes sociales, celui qui détient les cordons de la bourse se place consciemment ou inconsciemment en position ascendante sur l’autre. Peut-être que la vraie question se situe justement là : sommes-nous capables d’aimer sans chercher à dominer ? Si un jour nous y parvenons, alors seulement nous pourrons aspirer à des relations hommes-femmes sereines et à une société égalitaire et apaisée. Une utopie, dites-vous ? Alors rêvons, tant que c’est gratuit !

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