Bouchra Baibanou, l'Everest what else?

La Dépêche | 5 août 2017 à 15 h 23 min | Mis à jour 8 août 2017

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Bouchra Baibanou, l'Everest what else?
©baibouchra
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Ingénieure d'Etat, mère de famille et sportive de haut niveau, Bouchra Baibanou est la première Marocaine à avoir atteint le sommet de l'Everest en mai dernier. Elle est en passe de réussir le challenge des "7 sommets".

 

Il faut imaginer la scène. Il faut imaginer Bouchra Baibanou écouter avec une concentration extrême les derniers conseils de son sherpa. Il est 20h30 ce 20 mai, cette Marocaine de 47 ans s'apprête à réaliser son rêve "vieux de 20 ans" et une ascension historique. Celle du sommet de l'Everest perché à 8 848 m au dessus du niveau de la mer.

 

L'ascension se fait de nuit depuis le Camp IV, dernière étape refuge à près de 8 000 mètres à flanc de montagne. "Cela évite les tempêtes violentes ou les avalanches provoquées par le soleil", explique l'alpiniste d'une voix posée. Le 21 mai, à 9 heures du matin, elle devient la première Marocaine à atteindre le plus haut sommet du monde, 4 ans après Nacer Ben Abdeljalil. Quelques heures plus tard, une autre sportive, Ghizlane Aakar, poursuivra l'exploit marocain en atteignant elle aussi le sommet.

 

"Zone de la mort"

On s'étonne. Ce petit gabarit - un mètre 65 à tout casser - raconte ses aventures d'un ton calme qui contraste avec les récits catastrophe qui font la légende de l'Everest. "Zone de la mort", "ressaut Hillary" (l'ultime difficulté de l'ascension), météo capricieuse, à 8.000 mètres les tragédies sont nombreuses. "Ce n'est pas facile, reconnaît Baibanou avec ce sens de la retenue qui la caractérise. Il faut une force physique et mentale". Et de l'entraînement: avant la montée, elle passera un mois, comme la plupart des alpinistes, à acclimater son corps et limiter les risques du mal aigu des montagnes (MAM) qui emporte régulièrement jusqu'aux plus robustes.

Depuis la première ascension réussie en 1953, plus de 300 personnes ont perdu la vie. N'a-t-elle jamais eu peur ? "Les choses viennent quand et comme elles doivent venir". Même lorsqu'elle s'est retrouvée avec un seul régulateur d'oxygène pour elle et son sherpa? "Je me disais: à mon retour si les gens trouvent que je ne raisonne pas bien, j'aurais une excuse! plaisante-telle. Garder de la légèreté, c'est important pour atteindre le sommet".

"On se sent tellement petit face à la grandeur de la Nature"

 

C'est seulement en insistant un peu qu'on découvre pourtant que l'alpiniste est redescendue avec des engelures - "les bouts des doigts étaient noirs"- dont les stigmates qu'elle porte encore laissent deviner l'étendue de la prouesse physique réalisée. On apprend aussi qu'au retour du sommet, au niveau du ressaut Hillary - passage tristement célèbre pour être le plus dangereux - l'alpiniste glisse légèrement.

 

À ce moment là, j'ai senti qu'il était possible que je ne redescende pas pour raconter l'histoire, dit-elle pudiquement. Mais c'était de ma responsabilité de me sauver moi-même. Si tu ne le fais pas, tu restes là-bas.

Lors du week-end de son ascension (les 20 et 21 mai), quatre alpinistes – un Slovaque, un Indien, un Australien et un Américain – trouvaient la mort, relançant les polémiques autour des conditions de grimpe. La détermination et l'optimisme l'emportent dans le récit de Bouchra Baibanou. Les 20 minutes passées sur le "toit du Monde" semblent avoir tout balayé: "la courbure de la terre au loin, les cimes des autres montagnes, on se sent tellement petit face à la grandeur de la Nature".

 

Du Toubkal aux "7 sommets"

Comment cette ingénieure auprès du Ministère de l'équipement et des Transports, est-elle arrivée à ce niveau sportif ? "C'est une femme très organisée, note Houcine Baibanou, son mari. Elle est comme chronométrée". Entre le travail et sa vie de famille, l'alpiniste s'impose 5 heures d'entraînement quotidien. Le rituel est drastique: levée 5h, méditation, séance de musculation, de course ou de cardio avant de partir au travail, puis rebelote en fin de journée après les devoirs de sa fille.

Elle est aussi et surtout habitée par son "hobby". "Avant, peu de Marocains pratiquaient la randonnée. Pendant longtemps, les touristes croyaient que j'étais accompagnante, cuisinière ou aide de camp". En 1995, c'est au sommet du Toubkal qu'elle découvre que les hauts sommets "la [font] vibrer". Mais, comme souvent dans les parcours atypiques, c'est une rencontre qui change la donne. En 2011, pendant son trek sur le Kilimandjaro (Tanzanie), elle croise Khoo Swee Chiow, un alpiniste singapourien aguerri connu du milieu pour avoir gravi les plus hauts sommets de la planète. Il lui propose un stage d'Alpinisme sur le Mont Blanc (France) qui la fera passer des randonnées du dimanche à la pratique semi-pro et sponsorisée de ce sport.

Depuis, elle enchaîne avec une détermination méthodique les plus hauts sommets de chaque continent, surnommés dans le jargon alpiniste "les 7 sommets": le Mont Elbrouz (5 642 m) dans le Caucase, l'Aconcagua (6 962 m) dans la Cordillère des Andes, le Denali (6 190 m) en Alaska, la Pyramide de Carstensz (4 884m) sur l'île de Nouvelle-Guinée, l'Everest (8 848 m), le Kilimandjaro et le Mont Vinson (4 892 m) en Antarctique, seule cime qui manque encore à son palmarès. Elle espère le gravir à la fin de l'année.

Baibanou deviendra alors "la première femme arabe, marocaine et africaine à réussir les 7 sommets", remarque son mari.

Et ensuite? Il y a évidemment un avant et un après l'Everest. "Difficile d'être à nouveau enfermée au bureau. Ce plaisir indescriptible à 8 000 mètres, je sais que je ne le retrouverai plus qu'à cette altitude". Alors au détour d'une conversation avec ses proches, elle évoque déjà le K2 (8 611m) - deuxième sommet du monde, réputé plus ardu. "Ils m'ont regardé : tu n'es pas sérieuse j'espère!".

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