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Binathoum, ni puissants ni mendiants

La Dépêche | 3 juillet 2018 à 13 h 27 min | Mis à jour 3 juillet 2018

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Ramadan touche à sa fin. Ftour somptueux dans le country club d’une résidence huppée de la banlieue casablancaise, au nom très californien. C’est qu’ici, on en oublierait presque qu’on se trouve au Maroc, tant tout rappelle Los Angeles Westside, jusqu’au moindre détail. Villas de rêve aux jardins taillés comme des émeraudes, parcours de golf idyllique, piscines turquoises, terrains de jeux  flambants neufs, cerbères intimidants et caméras de surveillance à l’entrée.

 

Dans ce décor aseptisé, pas un chat, pas un rat, pas un cancrelat, aucune trace d’animal errant, d’insecte nuisible, ni de vagabond aux allures de mort-vivant. On se croirait dans Alexandria, la cité-forteresse de la série d’horreur The Walking Dead. Le seul tcharmil que l’on se farcit ici est la charmoula du foie de veau et des religieuses fitness-friendly. Un serveur en nœud-papillon surgit devant votre table avant même que vous n’ayez terminé de formuler votre demande. L’orchestre endimanché joue du malhoun, un digestif classique.

 

Luxe, volupté et exubérance… Profusion de nourriture pour une assistance qui y goûtera du bout des lèvres au final, bien trop occupée à afficher sa réussite devant ses semblables, les hommes parlant chiffres et bolides, les femmes, chirurgie esthétique et caftans haute couture. Et les plus jeunes, qui ne quittent pas une seconde leur smartphone dernier cri, de leurs prochaines vacances au-delà de l’océan.

 

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A quelques kilomètres de là, à la veille de Aïd el-Fitr, devant une boulangerie du quartier Bourgogne. Une femme, la quarantaine, sort de l’échoppe, quatre sachets à bout de bras, son fils en bas âge à ses côtés. Elle se fait aussitôt accoster par un garçon de 12 ou 13 ans qui lui réclame de quoi manger.

Elle lui demande de patienter un instant. Lorsque le garnement comprend qu’elle cherche à lui donner une baguette de pain et des petits fours, il rétorque en haussant le ton : « C’est d’argent dont j’ai besoin, le pain ne sert à rien à part enfler le ventre ! ».

 

« Je suis désolée weldi, je n’ai que ça », lui répond la mère de famille en lui tendant quelques pièces d’un air désolé.

 

« Tu te fous de ma gueule, avec tout ce que tu as acheté tu veux me faire croire que tu n’as pas plus de 10 dirhams en poche. Lah inâal li may hchem » (Que Dieu maudisse ceux qui n’ont pas honte), lui assène l’adolescent, les yeux injectés de rage.

 

Médusée, son interlocutrice reste immobile quelques secondes, puis, vraisemblablement apeurée, se dépêche de se barricader dans sa voiture avec son enfant.   

 

Autre lieu, autre jour. Ramadan vient tout juste de s’achever. C’est l’heure du déjeuner dans une célèbre franchise de fast-food américain. Un groupe de mendiants, femmes, ados et enfants, assis devant l’entrée, quémandent l’aumône à chaque client qui vient pousser la porte. Puis, régulièrement, une fillette pénètre à l’intérieur même du fast-food pour aller réclamer de la nourriture aux clientes attablées. Les employés font mine de ne rien voir ou la chassent mollement de temps à autre.

 

Tantôt touchées, tantôt embarrassées, la plupart des clientes finissent par céder en offrant une partie de leur repas, que la petite fille se fait arracher des mains par ses aînés aussitôt à l’extérieur.

 

Changement d’ambiance. Dans la torpeur estivale d’un dimanche après-midi, assises à la terrasse d’un café au Maârif, une sexagénaire et sa fille papotent autour d’un café. Toutes les 20 minutes environ, un mendiant différent vient se pointer devant leur table. D’abord un ivrogne en guenilles empestant l’urine et l’alcool bon marché, ensuite un garçonnet pieds nus, puis un ado drogué à la colle, enfin un clochard sans âge…

 

Excédée, la jeune femme finit par interpeller ce dernier : « Pourquoi ne sollicitez-vous pas tous ces hommes ? Peut-être que nous sommes plus affectueuses, mais nous trimons autant qu’eux pour gagner notre vie et plus aucun mâle ne nous prend en charge ! ». Silence de mort. Regards détournés.

 

Une scène quasi-similaire se produit un vendredi matin de la mi-juin, devant l’entrée de la gare routière du centre-ville. Une jeune femme, 30 ans tout au plus, jean’s, tee-shirt et sac à dos, descend tout juste du taxi lorsqu’une jeune fille de 16 ou 17 ans, un bébé tout de morve et de larmes accroché à son dos, s’approche d’elle :

 

« Par ce vendredi béni, aide-moi ma sœur !  Je n’ai pas de quoi nourrir et soigner mon fils ! ». « Que Dieu te vienne en aide », lui répond-elle.

Mais la jeune quémandeuse ne l’entend pas de cette oreille. Elle insiste lourdement, ne lâche pas sa victime d’une semelle, la tirant par la bride de son sac à dos.

 

« Arrête de me suivre s’il te plaît. Va réclamer tes droits à l’Etat. Je ne suis pas responsable de ton malheur ni de cet enfant qui n’est probablement même pas le tien. Tous les matins que Dieu fait, je me lève à l’aube pour aller travailler d’arrache-pied. Et verser près de la moitié de mon salaire aux impôts censés financer la solidarité sociale et les services publics. Tant que tu y es, demande-leur ce qu’ils en font de l’argent de la classe moyenne ! », finit par lâcher, exaspérée, la jeune voyageuse.

 

Mines pétrifiées alentour. Un conducteur bedonnant, cigare à la main, arrête sa grosse berline quelques secondes pour assister à ce show gratuit et insolite, la moue moqueuse.

 

Après un laps de temps où elle semble réfléchir à la réplique la plus élaborée possible, la mendiante jette à la jeune femme : « Que Dieu te donne le cancer ! », accompagnant sa sentence d’un crachat verdâtre sur la chaussée noire de crasse. La malédiction risquant de ne se concrétiser qu’à long terme alors qu’elle parait visiblement pressée d’en découdre, l’indigente ajoute : « Que Dieu fasse qu’un accident te fauche ce jour même ! ».

 

Voilà ce qu’est devenu le Casablanca de ce troisième millénaire, un

monstre de béton et de bitume où la misère humaine vous assaille de toutes parts, où marcher librement et en sécurité dans les rues relève du pur et simple fantasme. Surtout lorsque vous n’avez pas les ressources pour aller vivre dans un bunker doré qui vous coupera de toute interaction avec les « zombies » du Casa-downtown.

 

D’ailleurs, est-ce la Dar el Beïda que nous voulons pour nous et nos enfants, une ville où la mixité sociale se résumerait à des contacts fonctionnels contraints entre masses populaires et castes privilégiées, et où les exclus du « Maroc en mouvement » n’auraient aucun droit de cité ?

 

Oui mais, répondront certains, Casa a toujours été cette métropole paradoxale, où le faste flirte sans broncher avec le plus grand dénuement, où aux rires fatalistes des sans-dents répondent les sourires à facettes des bourgeois des hauteurs d’Anfa. Une cité opulente entourée de poches de gueuserie tentaculaires, à l’atmosphère apocalyptique qui fait son cachet et sait inspirer ses artistes.

 

Mais aujourd’hui, ces abcès de misère ont tellement enflé qu’ils semblent sur le point d’asphyxier les habitants ordinaires de la ville. D’honnêtes travailleurs, ni puissants ni mendiants, une classe intermédiaire en passe d’être sacrifiée sur l’autel d’une paix sociale aujourd’hui plus fragile que jamais…

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