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Ce que j'ai appris de mon parcours d’entrepreneur raté

La Dépêche | 6 octobre 2017 à 8 h 36 min | Mis à jour 6 octobre 2017

Propos recueillis par

Ce que j'ai appris de mon parcours d’entrepreneur raté
© DR

On connaît plein de jeunes qui ont plaqué job super bien payé et carrière toute tracée pour lancer leur entreprise. Moncef, 28 ans aujourd'hui, a fait tout l'inverse. De serial entrepreneur, il est passé au salariat dans un think tank. Il nous raconte pourquoi.

 

Serial entrepreneur, j’étais…

Après avoir décroché ma licence en économie, management et finances, j’ai décidé d’arrêter mes études. Cela ne servait à rien. J’ai préféré apprendre sur le tas, et je ne regrette pas ce choix. Dès 2011, je me suis lancé dans divers projets. Tout a commencé avec le blogging. J’ai lancé un webzine collaboratif sur la musique, et ça marchait plutôt bien. Nous étions parmi les premiers médias collaboratifs à l’époque. Mais le projet a fini par tomber à l’eau. Nous n’étions pas assez matures, notre business model n’était pas très clair. On arrivait à décrocher quelques contrats publicitaires, mais ça ne me permettait pas de vivre.

 

Bref, j’ai fini par monter avec un pote une start-up qui organise des événements axés sur le web. Ça marchait plutôt bien. À l’époque, il y avait un certain engouement pour tout ce qui était tech. On organisait chaque année le Geek Ftour, qui était notre événement phare, puis plusieurs autres événements. La plupart de nos events étaient financés à l’aide du sponsoring. Un business model qui reste fragile quand on sait que tout dépend de l’engagement des marques.

 

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Et alors que le business déclinait, je me suis lancé dans une nouvelle aventure. J’ai lancé Care avec trois autres entrepreneurs qui étaient à fond sur l’entrepreneuriat social. Care, c’était une marque de t-shirts engagés. Pour chaque t-shirt vendu, on en offrait un à une personne dans le besoin. C’est là que l’idée de faire du business qui pouvait également contribuer à aider les plus démunis est restée ancrée dans ma tête.

 

Avec le temps, nous avons diversifié notre offre, en faisant des t-shirts pour les entreprises. Cela nous permettait de gagner plus de fric. Au fur et à mesure, nous vendions de moins en moins de t-shirts à caractère social. Nous nous sommes rendus compte à un moment que nous nous étions vraiment éloignés de notre envie de faire de l’entrepreneuriat social. Alors, nous avons arrêté, comme ça, du jour au lendemain. Il me restait donc l’entreprise d’événementiel. Ah, je faisais aussi des sites web et du conseil en communication digitale. Je galérais un peu à vrai dire. Avec mon associé, nous avions encore les bureaux, qui nous servaient également de logement. Financièrement, nous étions au plus bas. Nous n’avions même pas de lits.

 

Cette traversée du désert a duré entre quatre à cinq mois. Parfois, nous n’avions même pas de quoi nous acheter de quoi manger.

 

C’est pendant ces soirées passées à brainstormer dans la précarité que nous nous sommes dits qu’il fallait que les jeunes entrepreneurs comme nous ne fassent pas les mêmes erreurs s’ils lancent leur entreprise. Nous étions encore jeunes, mais nous avions déjà cinq ans d’expérience. C’est là que l’idée de créer un incubateur de start-up a germé.

 

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Nous avons d’abord fait une tournée de conférences et de workshops dans près de 20 villes pour tâter le terrain. Nous avons conseillé près de 1.000 jeunes qui voulaient se lancer. A notre retour à Casablanca, il fallait lever des fonds pour accompagner au mieux des entreprises naissantes, car nous avions acquis le savoir nécessaire. Malheureusement, nous avons dû faire face à la frilosité des "moul chekkara". Personne ne voulait prendre le risque.

 

Nous avons tout de même essayé de faire vivre le projet sans moyens financiers. Microsoft nous avait ouvert un de ses laboratoires qui était fermé au Maroc. Mais à un moment, nous nous sommes rendus compte que l’on ne pouvait pas faire la promotion de l’entrepreneuriat sans avoir de quoi manger.

 

Rien qu’en 2016, 7.216 entreprises marocaines ont déclaré faillite, selon les chiffres d’Inforisk, soit un bond de 21,2% en comparaison avec l’année précédente. Toujours selon le fournisseur de données, 3.232 entreprises ont déclaré faillite entre janvier et juillet 2017. La première cause de défaillance des business au royaume s’explique, selon la même source, par les défauts de paiement en premier lieu. Un décret approuvé en juin 2016 a fixé à 60 jours maximum le délai de paiement d’une prestation.

 

… Salarié, je suis devenu

Il faut parler de l’échec, il ne faut pas en avoir honte. Lors de notre tournée, nous l’avons dit à tous les jeunes entrepreneurs: il faut vivre d’abord. Le plus important, c’est que votre entreprise vous permette de gagner des sous pour vivre décemment. A l’époque, on avait pris beaucoup de risques, on pensait que l’on pouvait vivre de rien tant que le projet nous tenir à coeur. C’est devenu de plus en plus dur avec le temps. Heureusement, mes années d’entrepreneuriat n’ont pas été vaines.

 

Cela m’a permis de construire un grand réseau de connaissances qui se sont avérées utiles, je me suis fait plusieurs amis et j'ai connu des gens qui m’ont beaucoup appris. C'est comme ça que j'ai décroché mon nouveau job.

 

Quand je me suis mis sur le marché, j’ai reçu plein d’offres d’emploi, parfois mieux payés. On m’a même proposé un job à l’étranger, mais je ne suis pas parti. Je voulais faire quelque chose d’utile pour mon pays. Aussi, ma période d’aventurier entrepreneur un peu frivole a laissé place à plus de responsabilité. C’est cela qui m’a conduit à mon job actuel.

 

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Depuis près d’un an, je suis responsable de la communication digitale des Citoyens, un think tank qui répond parfaitement à ma conception du travail. Dans cette association, nous oeuvrons à créer un modèle socio-économique sain au Maroc, nous menons aussi des actions pour améliorer l'éducation, créer de la valeur. Nous militons aussi pour les libertés individuelles.

 

Dans mon actuel job, je me sens utile. Pour moi, un job doit toujours avoir une mission sociale. Et c’est le cas ici. Cela permet aussi d’encadrer des jeunes, de leur montrer qu’ils sont importants dans la société dans laquelle ils évoluent. Et ça me rend très heureux.

 

Revenir au salariat n’est pas un échec. C’était un choix. Pour moi l’échec, c’est de ne pas travailler. Le fait de travailler pour quelqu’un après avoir été son propre boss peut être perçu comme un pas en arrière, mais dans le milieu associatif, je n’ai pas l’impression de travailler pour quelqu’un, j’ai le sentiment que l’on travaille tous pour accomplir une mission noble. Tout le monde est respecté et traité avec dignité.

 

Ce que j’en ai appris

Il est vrai que l’Etat ne fait pas encore son boulot de régulateur dans le secteur des jeunes entreprises, et ne fait pas assez pour les motiver à aller de l’avant. Par exemple, quand j’étais entrepreneur, ça me pénalisait énormément de payer toutes ces taxes, comme si j’étais une multinationale, alors que je ne dégageais quasiment pas de gains.Cela n'empêche pas qu'il faut être responsable.

 

Au Maroc, nous avons pris l’habitude d’être assistés. L’Etat n’est pas obligé de comprendre ta démarche et t’aider. C’est à toi de prendre des risques, de te débrouiller. 

 

Quand on entend que l’Etat a alloué énormément de fonds pour les start-up, on pense qu’elles vont direct atterrir dans nos caisses… Le problème réside dans le fait que ceux qui créent des entreprises pensent qu’ils vont obtenir des prêts systématiquement ou qu’ils seront subventionnés. On n’entreprend pas dans cet esprit. Après, j’ai aussi l’impression que la start-up est encore un mythe au Maroc. Les incubateurs ont fleuri, mais n’ont pas encore réussi à mettre une seule start-up sur orbite, il y a plusieurs espaces de co-working, plus vides les uns que les autres.

 

On devrait réfléchir à de nouveaux modèles d’entreprendre au Maroc, tout en ayant conscience de la réalité de notre société. Nos start-up devraient répondre à un besoin, à une problématique qui nous est propre. C'est illusion de croire qu'on peut arriver avec une idée importée de l’étranger et penser qu’elle va marcher ici. Nous ne sommes ni au Canada, ni aux Etats-Unis. Ouvrir une mahlaba, c’est de l’entrepreneuriat, et ça répond au moins à un besoin au Maroc.

 

Depuis 2010, les espaces de co-working et incubateurs de start-up fleurissent au Maroc. Basés essentiellement à Rabat et Casablanca, ils promettent aux jeunes entrepreneurs de les aider à développer leur réseau et à rencontrer des investisseurs potentiels. Plusieurs d'entre eux disposent également de bureaux en open space qu'ils louent à prix bradés. Leur point fort? Dispenser les jeunes entrepreneurs des corvées à gérer comme la sécurité, le ménage, le parking et les charges mensuelles.

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