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Âam l'boun, ou quand les Marocains mouraient de faim

La Dépêche | 19 octobre 2017 à 15 h 20 min | Mis à jour 19 octobre 2017

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Âam l'boun, ou quand les Marocains mouraient de faim
© Sami Ameur

Houssine, 85 ans, a connu les années de famine qui ont touché le royaume durant la première moitié du siècle dernier. Lui a survécu à ces années de disette, contrairement à plusieurs membres de sa fratrie. Pour les lecteurs de La Dépêche, il se replonge dans cette parenthèse noire du Maroc pré-indépendance.

 

J'avais 13 ans quand les autorités coloniales ont instauré le régime du "bon", qu'on appelait "l'boun", en 1945. À cette époque, la sécheresse a touché le Maroc, qui vivait à l'époque principalement de l'agriculture. Il n'y avait plus rien à récolter dans les champs, et qui dit pas de récolte dit famine.

 

Dans notre village à Bouhlou (province de Taza, ndlr), c'était la misère!

Au début des années 1940, les terres n'étaient plus fertiles et les récoltes s'amenuisaient petit à petit. D'un coup, il n'y avait plus de légumes ni de fruits qui poussaient chez nous.

Certains paysans se sont tournés vers l'élevage, mais la sécheresse faisait disparaître le pâturage aussi...

 

Moi, je vivais avec mes parents et mes sept frères et soeurs dans une maison de deux pièces, dans une petite ferme. Je ne dirais pas qu'on mangeait jusqu'à satiété avant la sécheresse, mais on ne dormait jamais le ventre vide. Ensuite, venues les années d'indigence, les réserves s'épuisaient, et c'est là qu'a commencé la crise.

 

D'abord, la viande a disparu de notre table, et peu à peu, il n'y avait plus de légumes ni de fruits. Ensuite, c'est le nombre de repas qui se réduisait, à tel point qu'on pouvait passer une journée entière sans rien avoir à se mettre sous la dent.

 

C'est là qu'on a commencé à nous distribuer des bons alimentaires pour se ravitailler auprès de l'armée française, car plus rien ne se vendait sur le marché du douar (village).

 

Un bon contre un vélo, ça vous intéresse?

Ce sont les Cheikhs et M'qaddems qui distribuaient les bons aux habitants, sans qu'il n'y ait de règles sur le nombre de bons par famille. Vous pouviez avoir droit à un seul bon comme vous pouviez vous en faire remettre cinq, cela dépendait de l'humeur du Cheikh.

 

Un jour, j'ai vu le Cheikh du village, M'hammed, négocier avec mon père.

Il lui proposait de lui rajouter un bon en échange de son vélo. Mon père a été catégorique, c'était non!

Ce vélo lui avait été offert par un Gawri (Français) qu'il avait sauvé d'une attaque de chiens errants à Taza. Mais le Cheikh revenait souvent à la charge. Une autre fois, il est revenu en proposant deux bons supplémentaires contre le vélo. Mon père a fini par céder. Mon frère venait de naître et nous avions besoin de nourriture supplémentaire. Mon père craignait qu'un nouveau drame touche la famille. Il avait déjà perdu un fils décédé quelques semaines après sa naissance, certainement à cause de la sous-alimentation.

 

Merci l'armée coloniale...

Une fois le bon en poche, on allait s'approvisionner à dos de mulets à la caserne militaire de Taza. On y allait souvent avec ma mère, puisque mon père devait s'occuper de la terre.

J'admets que nous étions bien traités par les soldats français. Probablement parce qu'ils avaient pitié de nous et de nos corps malingres, affaiblis par le trajet d'une quarantaine de kilomètres, que nous traversions le ventre vide. On nous donnait du pain, un Qaleb de sucre (pain de sucre, ndlr), du thé, un sac de farine de cinq kilos et de l'huile.

 

 

“La France faisait la guerre aux dépens des Marocains”

Le système du "bon" fut le moyen pour la France de faire face à la pénurie de nourriture au Maroc, qui a coïncidé avec son occupation par l'Allemagne nazie de 1940 à 1944. "Les dépenses militaires de la France dans ses colonies avaient atteint des niveaux très élevés durant les années 1940, et les besoins de l'armée ne cessaient d'augmenter", rappelle l'historien Ahmed Douiri.

 

Si la sécheresse a conduit à la propagation de la famine dans le royaume chérifien, l'exploitation des ressources naturelles par Paris a amplifié la catastrophe. "Tout ce dont avait besoin l'armée française pour mener la deuxième guerre mondiale était importé de ses colonies, dans ce qu'on appelait le 'régime de ravitaillement'. Ce qui a causé des pénuries, non seulement au Maroc, mais aussi en Algérie et dans d'autres colonies", explique Douiri.

 

"Se trouvant en difficulté financière et sous la pression du parlement, l'État français a mené la deuxième guerre mondiale aux dépens de ses colonies", indique l'historien.

 

Ma mère était intelligente. Elle nous emmenait tous pour montrer à l'officier que nous étions une famille nombreuse, et que nous avions besoin, par conséquent, de deux sacs de farine ou Qaleb de sucre supplémentaire.

L'huile, on la prenait aussi, même si on ne savait pas quoi en faire. Les habitants de cette région habitués à l'huile d'olive ignoraient l'existence d'autres types d'huile jusqu'à la mise en place de ce système de bons. Ma mère insistait pour qu'on la prenne quand même. On ne refuse rien quand on a faim!

 

LIRE: Le supplice de Abdeslam Ben Hamdoun Guessous

 

Le "luxe" en période de famine

Parfois, on nous donnait du riz à la caserne. Les jours où on en mangeait, c'était la fête pour nous. On nous a expliqué que le riz était rare à cause du coût d'importation, puisqu'il venait d'Amérique. Je me souviens d'ailleurs du drapeau des États-Unis sur les sachets de riz.

Mais le top du luxe, c'était le café.

Je suis incapable de décrire l'éblouissement qu'on éprouvait en sentant l'odeur du café qui sortait des maisons des colons.

Il y en avait aussi dans les casernes sauf qu'il fallait être Français pour en avoir.

Mais ma mère était une grande débrouillarde. Elle cousait des habits et les vendait aux Français, contre quelques francs (monnaie du protectorat français au Maroc, ndlr) et une poignée de café qu'elle mélangeait avec des pois chiches broyés, histoire d'augmenter la quantité. Elle le faisait pour pouvoir partager le café avec les voisins et d'autres amis du village.

Les habitants étaient très solidaires entre eux. Ils s'échangeaient tout et n'importe quoi.

C'est comme ça qu'on arrivait à surpasser la famine. L'argent que ma mère gagnait de la couture ne servait pas à grand-chose vu qu'il n’y a presque rien à vendre au marché. Au mieux, elle achetait du tissu avec pour nous faire de nouveaux tricots de laine mes frères et moi.  

 

Recettes pour temps de disettes

Quand on partait travailler avec mon père dans les champs, nous emportions des provisions, un petit sac de farine qu'on portait à notre cou. Lorsqu'on voulait manger, on allait au bord du ruisseau exigu du village, on mettait la farine dans le creux de la main, on faisait un petit trou au milieu de ce tas de farine pour y mettre de l'eau et après en avoir fait une espèce de pâte, on l'avalait.

D'ailleurs il y a toujours des gens à Bouhlou qui mangent ça.

On cultivait aussi de la "irna" (une plante locale de la famille des épinards, ndlr), qui poussait même en temps de sécheresse. On la nettoyait et on la laissait sécher sous le soleil, avant de la moudre pour la transformer en une sorte de farine qu'on faisait cuire pour en faire du pain. Cette recette était devenue un plat très populaire malgré la diarrhée qu'il causait. Il valait mieux avoir une diarrhée que mourir de faim!

 

Famine et épidémies

Oui, beaucoup de personnes sont mortes dans notre village à cause de la famine. Chez nous, trois bébés au total ont péri quelques jours ou semaines après leur naissance. J'ai assisté à toutes ces tragédies, vu que je suis l'aîné de la famille. Mais comme j'étais jeune, je ne réalisais pas l'ampleur de ces drames. Mes parents, eux, étaient conscients que leurs bébés avaient de faibles chances de la survie chaque fois qu'ils en attendaient un.

Les gens d'aujourd'hui ne peuvent comprendre le sentiment d'être menacé de mort à cause de la famine…

Mais il n'y a pas que la disette qui tuait les gens: la peste et la typhoïde n'épargnaient personne, même pas les Français. La dame qui achetait les habits cousus par ma mère a elle aussi succombé à la fièvre causée par la typhoïde.

 

La famine revient au Maroc en 1979

De 1979 à 1984, soit 23 ans après l'indépendance du Maroc, une autre famine touchait le pays. Dans son ouvrage "Société, pouvoir et alimentation", le sociologue américain Bernard Rosenberg décrit cette sécheresse comme la plus "sévère depuis plus de deux siècles". "Ses effets ont été destructeurs pour l'économie dans l'immédiat et à plus long terme. Des récoltes ont été anéanties, le cheptel a péri en grande partie et le milieu écologique a été affecté puisque beaucoup d'arbres ont séché", écrit-il.

 

Mais contrairement à la sécheresse des années 1940, celle-là n'a pas entraîné de "famine catastrophique avec une mortalité comme il y a moins d'un siècle un tel accident climatique en aurait provoqué", estime Rosenberg.

 

L'auteur américain explique cette différence d'impact entre la sécheresse au Maroc des années 1940 et celle de 1979 par "la prise en main du pays par une administration pourvue des moyens efficaces, le développement des transports routiers pouvant atteindre des endroits reculés, et l'ouverture sur l'économie mondiale".

 

Après la famine, l'indépendance

Les périodes de sécheresse se dissipaient vers le début des années 1950. Quand j'ai eu 20 ans, mon père est décédé et je suis parti à Fès où j'ai commencé à travailler comme maçon. Là-bas, les gens s'en sortaient beaucoup mieux que nous à Bouhlou. Il y avait du travail, de l'argent, et des marchés où on vendait tout ce qu'il fallait: légumes, fruits, viandes, et même du poisson. C'était la première fois depuis longtemps que je mangeais de la viande, et la première fois de ma vie que je goûtais du poisson.

 

Après Fès, je suis parti à Rabat faire du commerce de tissu, en ayant à l'esprit les sacrifices de ma mère, qui a tout donné pour que ses enfants ne succombent pas à la faim. Survivre à la famine, c'est une vraie leçon de vie!

 

LIRE: Une petite histoire de l'Aïd El Kebir du temps de Hassan II

 

 

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