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L’islamophobie ou le piège des mots

La Dépêche | 28 octobre 2017 à 19 h 18 min | Mis à jour 21 mars 2018

Par Jalil Bennani

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Depuis les attentats survenus en France en janvier et en novembre 2015, on assiste à un retour en force de la notion d’« islamophobie ». Si pour les uns, elle désigne une peur collective de l’islam et une forme de racisme, pour les autres, elle ne doit pas interdire une liberté de la critique. Explications.

 

Cet article a été initialement publié par notre partenaire Dîn Wa Dunia dans le numéro 5 datant d’avril 2016.

 

 

Concept péjoratif, aux contours flous, historiquement daté, aux usages divers selon le contexte, le mot «islamophobie » est largement repris aujourd’hui par différents acteurs aussi bien du champ politique qu’associatif et médiatique.

 

Certains musulmans se sentant stigmatisés le prononcent pour dénoncer le rejet dont ils font l’objet. Il s’apparente alors à un racisme qui ne dit pas son nom. Certains non-musulmans, quant à eux, réclament le droit de s’y référer pour critiquer l’islam et ses dérives.

Ainsi pour Elisabeth Badinter, et à sa suite Régis Debray, se faire traiter d’islamophobe est une « arme contre la laïcité ». À leurs yeux, le terme d’«islamophobie » a pour but de faire de l’islam un objet intouchable sous peine d’être accusé de racisme.

Or, la critique de l’islam n’est pas la critique des musulmans et n’empêche pas de combattre le racisme antimusulman, soulignent-ils dans le même temps.

 

Critique de l’Islam

Initialement européen, le terme entre au début du 20e siècle dans un débat sur les vertus de la colonisation : certains administrateurs, en particulier français, des pays colonisés considèrent que le but de la colonisation est d’élever les populations autochtones pour les libérer ; d’autres considèrent au contraire que ce but est hors d’atteinte. Dans ce débat, les premiers traitent les seconds d’«islamophobes», comme si l’islam et les musulmans ne pouvaient pas participer aux avancées de la civilisation et à l’unité du genre humain.

Le mot réapparaît ensuite au sein d’un pays musulman, l’Iran, au moment de la révolution de 1979. Certains mollahs l’utilisent pour disqualifier les femmes refusant de porter le tchador : elles sont accusées d’être « islamophobes », toute résistance à l’intégrisme étant ainsi disqualifiée.

Le mot a donc changé de sens : alors qu’il renvoyait en Europe à la volonté d’exclure l’islam et les musulmans de la marche au progrès, il renvoie en Iran à la volonté supposée de restreindre la portée de l’islam sur la société. Il englobe dès lors, selon Caroline Fourest et Fiammetta Venner, toutes les atteintes à la morale intégriste (homosexualité, adultère, blasphème, etc.).

 

Si le mot « islamophobie », calqué sur celui de « xénophobie » est un néologisme français, l’adjectif «islamophobe » n’existe pas en persan. Islam harâssi semble être la formule appropriée pour signifier l’hostilité contre l’islam.

 

Dans Le Petit Robert, le terme est défini comme une « hostilité envers l’islam et les musulmans ». Pour le « Collectif contre l’islamophobie en France », il s’agit de tout acte de discrimination, de violence ou de rejet à l’encontre d’une personne en raison de son appartenance réelle ou supposée à la religion musulmane.

 

Ainsi, le racisme implicite dans le jugement islamophobe consiste à supposer une appartenance ethnique pour en déduire une appartenance religieuse.

 

C’est le constat que l’on peut faire aujourd’hui dans le contexte français et franco-arabe, en raison de l’importance de la communauté franco-maghrébine.

 

En arabe, deux termes sont utilisés et ne forment pas un mot composé comme le terme français «islamophobie ». Ce sont les mots en arabe classique ruhâb al-islâm qui désignent la « phobie de l’islam». Mais ces néologismes sont très rares en arabe comme en persan.

 

Il est intéressant de noter que le mot « islamophobie » est souvent utilisé comme tel (islamophobia) dans les textes écrits en arabe, sans avoir recours à une traduction. Cela renvoie donc à un contexte intraduisible dont il nous faut dévoiler quelques traits.

 

Partant de l’usage français, arrêtons-nous sur la composition de ce terme. Il résulte de la juxtaposition des mots « islam » et « phobie ». S’agissant de l’islam, le mot « islamophobie » englobe dans un même ensemble la religion et les musulmans pratiquants. La phobie, quant à elle, est définie par la psychanalyse comme un symptôme appartenant aux grandes névroses. Elle se rapporte à une angoisse qui se fixe sur une situation, un lieu, un espace, un animal, une personne.

 

Toutes les peurs convergent vers l’objet de la phobie dont la cause profonde est ailleurs. Curieux usage de la pathologie pour désigner une situation sociale, culturelle, voire idéologique ! L’usage des étiquettes change selon le contexte historique et l’évolution de la pensée.

 

De l’antisémitisme

« Islamophobie » n’a donc pas eu le même destin qu’un autre mot apparenté, celui « d’antisémitisme ». Bien que la notion de « sémites » désigne les Juifs et les Arabes, le mot antisémitisme ne concerne en fait que les Juifs. Ce mot a été préféré à celui d’« anti-judaïsme ». Il existe à cela des raisons historiques.

 

Le terme « antisémitisme » a été forgé en Europe au 19e siècle à une époque où les seuls sémites d’Europe étaient les Juifs. Il n’y avait pas d’antisémitisme à l’égard des Arabes. À la différence des Juifs apatrides, les Arabes avaient un territoire et n’étaient pas dévalués et méprisés comme les Juifs.

 

Tout récemment, après les attentats survenus en France en janvier et en novembre 2015, on a assisté à un retour en force de la notion d’« islamophobie ».

 

L’horreur des actes terroristes, accompagnés de références au Prophète et au Coran, a exacerbé des amalgames dangereux entre les terroristes et les citoyens de croyance ou de culture musulmane. À cela, une condamnation ferme et une désolidarisation par la communauté musulmane de ces actes s’impose comme une nécessité absolue.

 

La peur et l’effroi ont renforcé le repli sur soi d’un côté, le rejet et la stigmatisation de l’autre. Deux camps se sont ainsi fait face. Ceux qui vivaient déjà dans l’exclusion et ceux, porteurs de préjugés sur eux, qui se sont saisis des drames pour proclamer ouvertement leurs idées.

 

On sait que les actes de malveillance et de discrimination se sont multipliés depuis lors vis-à-vis des immigrés maghrébins ou des Français dits d’origine maghrébine. S’y est adjointe la question des réfugiés. Arrêtons-nous un instant sur les événements qui ont secoué l’Allemagne à travers les troubles survenus à Cologne lors du réveillon du Nouvel An.

 

Un seul groupe, majoritairement arabe, d’agresseurs sexuels a jeté l’opprobre sur toute la population immigrée qui ne se reconnaissait pourtant absolument pas dans ces actes. La condamnation – légitime et nécessaire – de ces actes, a pris alors d’autres proportions pour devenir, dans une partie de la population autochtone, un rejet des individus de culture musulmane en général.

 

Voilà une situation hautement symptomatique de l’« islamophobie » : on part d’un fait particulier pour en déduire des faits généraux sur une religion, une culture, un pays, au lieu de repérer ce qui lie chaque individu dans sa singularité au collectif.

 

S’il fallait encore une preuve de l’usage immodéré de ce terme, on pourrait citer la polémique récente née d’un article du journaliste et écrivain algérien Kamel Daoud sur les agressions de Cologne. Renvoyant dos à dos les fantasmes chargés de frustrations sexuelles des musulmans, à ceux des Occidentaux qui figent les réfugiés dans des clichés d’agresseurs, il a été accusé de nourrir l’islamophobie. Le mot n’a certainement pas la même signification chez le journaliste et chez ses contradicteurs.

 

Éviter les dérives et les confusions

La frontière entre « islamophobie » et racisme antimusulman est étroite. Or la critique d’une idéologie religieuse n’est pas une forme de racisme. C’est la raison pour laquelle il est nécessaire de contextualiser le Coran et les hadiths, de procéder à une lecture raisonnée des multiples interprétations du texte religieux.

 

Il convient d’ouvrir des espaces de réflexion pour éviter les fantasmes, les confusions et les dérives. Il faut pour cela se pencher sur ce qui rend possible l’usage du texte coranique à des fins extrémistes et sur les manipulations qui en découlent.

On sait que la question religieuse est pour un certain nombre un marqueur identitaire s’accompagnant de phénomènes d’idéalisation venant combler des blessures, surcompensées par des promesses dans l’au-delà. Critiquer la religion est perçu comme une attaque directe à leur identité.

Mais les causes du radicalisme sont plurielles, tout autant géopolitiques, idéologiques que psychologiques. Le concept d’« islamophobie » s’inscrit dans ce contexte.

 

Ainsi ce terme fait-il partie de mots pièges qui obscurcissent le vocabulaire. Pour les uns, il désigne une forme de racisme ; pour les autres, il ne doit pas interdire une liberté de la critique. À chaque âge de la vie ses phobies. À chaque époque aussi.

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