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« J’ai passé des nuits à traquer des chauffeurs Uber »

La Dépêche | 8 février 2018 à 19 h 48 min | Mis à jour 8 février 2018

Propos recueillis par

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Hassan est l’un des nombreux taxis rouges chasseurs de chauffeurs Uber et Careem. Pour Ladepeche.ma, ce père de famille de 36 ans explique pourquoi et comment ses collègues et lui guettent les voitures de ces deux « sociétés fantômes ».

 

 

« Au début, on le prenait pour un simple jeu. Les chauffeurs de taxis s’amusaient à appeler des Ubers pour les insulter et les humilier en pleine rue. Mais aussi, le repérage des voitures a commencé dès le moment où cette société fantôme s’est installée à Casa, en 2015. Les premiers à avoir travaillé pour Uber ont quasiment tous quitté le métier parce qu’ils sont devenus connus par les taxis drivers. Ils étaient peu nombreux au départ, et donc faciles à guetter.

 

Moi, cela fait 8 ans que je travaille dans un taxi. Je suis marié et j’ai une famille à nourrir. Si aujourd’hui je me révolte contre cette injustice, c’est parce que ces gens, qui travaillent au noir, nous prennent notre gagne-pain.

 

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Le chauffeur Uber n’a pas les charges d’un chauffeur de taxi. Moi je paye le gasoil, j’ai déboursé pour avoir mon permis de confiance, et le propriétaire du taxi me demande de lui rapporter 350 dirhams de recette quotidienne, quelles que soient mes entrées. Déjà que je ne suis déclaré ni à la CNSS ni à la caisse des retraites!

Mon avenir en tant que chauffeur de taxi et celui de ma famille est en danger, et Uber vient s’ajouter à nos problèmes.

Depuis qu’ils partagent la route avec nous, nos recettes ont baissé et notre relation avec les clients se détériore. Ces derniers trouvent qu’ils sont mieux traités par les chauffeurs Uber, et préfèrent leurs voitures à celles des taxis. Ce qui est, à mon avis, normal. Qui refuserait de rouler en Mercedes ou en BMW au lieu d’une Fiat Uno délabrée comme celle que j’ai! Mais moi, je n’y peux rien, je ne suis qu’un chauffeur.

 

Cotiser pour piéger

Si on ne protège pas nous-mêmes nos intérêts, personne ne le fera à notre place. Tous les syndicats et associations de chauffeurs professionnels se sont mobilisés face à Uber. Malgré leurs divergences, ils se sont mis d’accord sur la nécessité de chasser Uber et Careem. On leur tendait des pièges alors, en les entraînant vers les points de rassemblement des taxis.

Des gens du syndicat commandent des Ubers en incognito, et leur tendent un traquenard, là où d’autres chauffeurs de taxi attendent.

En général, quand une opération est lancée, c’est pour filer plusieurs voitures d’Uber, et non pas une seule. On ne leur fait pas de mal, surtout pas de violence physique, on est catégorique là-dessus. Il est arrivé quelques fois que la situation dégénère et que la tension monte entre un chauffeur Uber et un taxi, mais les gens du syndicat interviennent dans ces cas pour éviter que les choses ne dérapent.

On n’est pas là non plus pour prendre l’argent de ces gens qui sont des employés comme nous.

On cotise entre nous, et on leur paye les courses qui les ont amenés jusqu’à nous. Ensuite, après avoir immobilisé cinq ou six voitures, on appelle la police.

 

On ne fait qu’aider les autorités

Les autorités ne peuvent pas repérer les chauffeurs d’Uber. Nous, on les connait très bien. Ils sont sur la route avec nous et on les connaît tous, de la même manière qu’on se connaît entre chauffeurs de taxis. En plus, au fur et à mesure des opérations de filature, des listes des voitures Uber avec leurs matricules ont été établies par les syndicats et mises à disposition des taxis. Je vous dis, c’est un travail organisé.

Il arrive aussi qu’on prenne des Ubers sans leur monter de piège, juste pour les identifier et choper des renseignements sur eux.

On se fait passer pour des clients, et parfois, ce sont des clients solidaires qui nous livrent les informations. C’est souvent un travail dirigé par les syndicats, qui sont contrôlés par les propriétaires des agréments de taxis. On n’est pas rémunéré pour ça, contrairement à ce que prétendent les chauffeurs d’Uber. On propage de fausses informations sur nous pour nous diaboliser. Ils disent que nous sommes payés pour traquer Uber, qu’on recrute des bandits pour le faire, mais c’est totalement faux.

 

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Au contraire, comme je l’ai déjà dit, nous payons de nos poches les courses pour les piéger. On les traque pour les dénoncer et protéger notre revenu, c’est tout.

 

 

Foutre les “virus” en prison

Notre problème avant tout, ce sont ces sociétés fantômes, Uber et Careem, qui travaillent clandestinement, en exploitant des gens, souvent des jeunes qui n’ont pas d’autres alternatives d’emploi.

Mais ces “virus” doivent être mis en prison pour cesser de nous nuire.

Or, la police se contente de saisir la voiture du chauffeur et de la garder pendant un mois pour la lui livrer après cette période. Nous, on demande à ce que les chauffeurs aussi passent quelques jours derrière les barreaux pour ne pas récidiver. J’en connais beaucoup qui se sont fait avoir par les taxis mais qui continuent malgré tout de travailler pour Uber. Ce ne sont que des khettafa (chauffeurs clandestins) sophistiqués.

Pour moi, il n’y a pas de différence entre quelqu’un qui prend sa voiture et commence à transporter les gens sans autorisation et un chauffeur de VTC.

Ce sont des khettafa déguisés en Ubers. D’ailleurs, j’en connais certains qui travaillaient au noir de cette façon, et qui se sont convertis en chauffeur Uber quand cette société a débarqué à Casa.

 

Uber, c’est Haram

Jamais je ne travaillerai pour Uber tant que cette société ne paie pas les mêmes taxes et impôts qu’un taxi. Ce qu’ils font, c’est du vol, et ils le paieront cher auprès de Dieu. Il n’empêche qu’il y a des collègues qui sont partis chez Uber.

Je peux comprendre qu’ils désertent le taxi, vu les mauvaises conditions dans lesquelles on exerce notre métier.

Par exemple, pour travailler chez un titulaire d’agrément de taxi, il vous fait casquer une garantie qui n’existe dans aucune loi. Ça varie souvent entre 20.000 et 30.000 dirhams, sous prétexte des dommages que pourrait subir la voiture en cas d’accident. Mais chez Uber, si vous faites un accident, même si c’est votre voiture, la société s’occupe des réparations et vous prend en charge également si vous êtes blessé. Ça, vous ne le trouverez jamais dans un taxi, et c’est ce qui explique que des taxi drivers désertent pour Uber ou Careem.

Mais en même temps, je préfère travailler de manière légale plutôt que de m’approprier l’argent des autres sans en être autorisé.

De plus, il y a des gens qui ont passé leur vie derrière un volant de taxi. Des chauffeurs avec 30 ou 40 ans d’expérience. Ceux-là, qui sont habitués au travail classique d’un taxi, n’accepteront jamais d’être manipulés par une application.

 

On veut la paix

Il ne faut pas croire que les taxis se font plaisir à chasser les VTC et à piéger des innocents. Ce qu’on veut, c’est que les autorités trouvent des solutions, qu’elles nous débarrassent de ces sociétés fantômes, et qu’on puisse gagner notre vie en paix.

Nous ne cherchons pas la bagarre. D’ailleurs, ce sont certains chauffeurs d’Uber qui sont violents.

Une fois, des collègues se sont fait agresser par des chauffeurs Uber. C’était à l’avenue Socrate, très tôt le matin, dans une laiterie où les taxi drivers sont habitués à prendre leur petit-déjeuner avant de commencer la journée. Je n’y étais pas, mais on m’a raconté ce qu’il s’est passé ce jour-là. Une vingtaine de chauffeurs Uber sont arrivés en voiture et se sont attaqués aux taxis garés devant la laiterie. Ils les ont saccagés, ont cassé leurs pare-brise et dégonflé leurs pneus.

 

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C’était il y a plus d’un an. Mais personne n’en parle dans la presse. Le chauffeur de taxi reste méprisé au Maroc. Lui qui paie sa patente et une assurance voiture qui atteint les 9.000 dirhams.

 

Si nous allons continuer à traquer les Ubers? Pas pour le moment. Il y a comme une trêve qui s’est installée, avec des négociations lancées entre les autorités et les représentants des taxis. Pour autant, c’est un combat que nous n’abandonnerons qu’une fois nos revendications satisfaites ».