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« Jadis, l’espace Schengen était moins la forteresse qu’il est aujourd’hui »

La Dépêche | 6 février 2018 à 13 h 19 min | Mis à jour 6 février 2018

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« Hier, sept danseurs, danseuse et chorégraphes marocain.e.s étaient invité.e.s par le Festival Moussem Cities à Bruxelles à partager leur expérience de la danse contemporaine à Casablanca et au Maroc.  J’étais supposée animer ce débat, ce que je n’ai pas fait, ayant décidé de refuser l’invitation de mes amis et partenaires de Moussem. », commence Maria Daïf, avant d’expliquer la raison de sa colère, dans un message adressé à ses hôtes. Un texte que nous reproduisons in extenso.

 

Maria Daïf est une femme en colère. La directrice générale de la Fondation TAT et l’Uzine, deux hauts lieux de la culture à Casablanca, a publié sur Facebook un coup de gueule adressé aux chancelleries étrangères en général, et au Consulat belge en particulier. La raison? Le comportement des représentations diplomatiques à l’égard des artistes et acteurs culturels demandeurs de visas.

 

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« Chers amis,

 

J’ai le regret de vous informer que j’ai pris la décision de ne pas vous rejoindre à Bruxelles pour le Temps Fort Casablanca à Moussem, en m’excusant pour tout désagrément que cela pourrait engendrer.

 

En tant que Directrice générale de la Fondation Tazi et de l’Uzine, je suis honorée de compter parmi vos partenaires. Il m’est très difficile en revanche d’accepter les conditions dans lesquels les autorités européennes nous permettent (ou pas, surtout) de franchir leurs frontières.

 

Toute cette semaine, il n’a été question que de visas Schengen, le mien, celui d’artistes ami.e.s, allant à Bruxelles, à Paris ou à Cannes. La semaine a été jonchée de grands débats sur la mobilité entre le Maroc et l’Europe de plus en plus compliquée. Toute la semaine, il a été question de visas refusés à des artistes ou à des journalistes, de séjours express accordés au compte-goutte et d’interventions multiples (on en est là) pour que les artistes puissent traverser la frontière, travailler, partager, témoigner, raconter, relier.

 

J’ai accepté l’invitation de Moussem, parce que nous sommes partenaires et qu’il était donc de mon devoir de l’honorer et de participer à ce bel hommage rendu à la ville de Casablanca et à sa création.

J’ai donc accompli toutes les démarches absurdes qu’on nous exige systématiquement à chaque demande, les délais de séjour accordés étant, en sus, de plus en plus courts.

 

Après un parcours totalement kafkaïen dont je vous évite les détails, j’ai récupéré aujourd’hui mon passeport au consulat belge. Que dis-je? De derrière les barreaux du consulat belge.

8 jours et une seule entrée (un seul aller/retour permis). C’est la durée du visa accordé. La durée de séjour stipulée dans l’invitation de Moussem.

 

J’ai, depuis 20 ans, suivi le durcissement des octrois de visas Schengen.

J’en ai une vingtaine sur mes deux passeports, tous honorés. J’ai été invitée par des institutions culturelles européennes le plus souvent, avec lesquelles j’ai eu plaisir à collaborer, à partager mon expérience, mon carnet d’adresses, ma connaissance de la scène culturelle et artistique marocaine. D’abord en tant que journaliste, ensuite en tant qu’opératrice culturelle.

 

Il fut un temps où l’espace Schengen était moins la forteresse qu’il est aujourd’hui. Cette forteresse, je ne m’y sens plus la bienvenue. Les gardiens et gardiennes de ses murs m’ont dit sur mon passeport : fais ton travail et rentre chez toi, 24h de retard et tu tombes dans l’illégalité.

 

Permettez-moi de n’accepter ni cet accueil ni cette menace, sans parler du manque d’égard qui a (re)commencé dès lors que, pour déposer une demande de visa pour ce voyage, il a fallu, pour la énième fois, répondre aux mêmes questions et tout justifier, jusqu’à mon premier salaire il y a 20 ans. Pour la énième fois.

 

Je ne serai donc pas des vôtres, à mon grand regret, chers amis.

 

Je tiens à signaler qu’il est aujourd’hui évident que la mobilité des artistes et des acteurs/actrices culturel.l.es marocain.e.s en Europe est dangereusement réduite. Les conventions ratifiées stipulent a contrario un soutien à la mobilité de ces mêmes artistes et acteurs et actrices culturel.l.es, au vu des passerelles que nous construisons, des ambassadeurs et ambassadrices que nous sommes de nos cultures respectives, des valeurs de partage que nous incarnons, au vu des débats et réflexions que nous initions, bien loin du simplisme des politiques et bien plus utiles par les temps sombres qui courent. D’où toute l’importance de ce formidable événement qu’est Moussem Casablanca.

 

Mais comment Casablanca peut être à Bruxelles si nous, artistes, acteurs et actrices culturel.l.es n’y sommes pas les bienvenu.e.s?

 

Avec toute mon amitié.

Maria Daïf, directrice générale de la Fondation TAT et de l’Uzine.