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Éducation: L’État marocain nous mène-t-il droit dans le mur?

La Dépêche | 4 janvier 2018 à 20 h 51 min | Mis à jour 21 mars 2018

Propos recueillis par

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Le gouvernement marocain s’apprête à adopter, dès la deuxième semaine de janvier, un projet de loi de réforme de l’éducation. Membre du Conseil supérieur de l’éducation et président d’honneur de la Fondation Zakoura éducation, Noureddine Ayouch livre pour La Dépêche son analyse et ses propositions pour « un véritable redémarrage de l’école ». Interview.

 

La chaîne éducative au Maroc, du préscolaire au supérieur, est défaillante. Y a-t-il encore un avenir pour l’école publique marocaine?

Oui, il y a un avenir à espérer, et il faut tout faire pour que l’école publique redémarre et redevienne performante. On ne peut pas condamner définitivement l’avenir de l’école marocaine, celle qui, il y a 40 ou 50 ans, fournissant un enseignement de qualité supérieure à celui de l’école privée. A cette époque, les écoles marocaines étaient largement meilleures que les écoles françaises.

Et aujourd’hui encore, certains établissement ont pu garder cette supériorité, comme le lycée Moulay Youssef à Rabat qui offre une qualité d’enseignement remarquable.

Ses lauréats sont admis dans les plus grandes écoles européennes avec un taux de réussite très élevé. C’est un exemple à suivre. Comment? En remettant en cause tout le système de scolarité et en l’accompagnant par une formation de haut niveau de ses enseignants. C’est de cette manière que l’école redeviendra un lieu d’épanouissement pour les élèves.

 

LIRE: « L’enseignant endure seul la faillite du système éducatif »

 

C’est un axiome que le niveau des élèves ne peut dépasser le niveau des enseignants, or, les plus mauvais élèves deviennent enseignants. Notre système n’entretient ils pas un cercle vicieux?

C’est une question très pertinente. Vous avez raison de dire que les plus mauvais deviennent enseignants car, malheureusement au Maroc, les gens qui ont des débouchés dans l’enseignement ont souvent une mauvaise carrière. On recourt à ce métier comme dernier espoir, lorsqu’on n’a pas d’autres perspectives d’emploi, alors que dans des pays comme la Finlande et plus généralement dans les pays du Nord de l’Europe, ce sont les meilleurs élèves qui sont sélectionnés pour devenir éligibles à l’enseignement. Ils sont par la suite triés de nouveau, et de cette manière, les plus brillants deviennent professeurs.

 

Une manière de mettre fin à ce cercle vicieux serait-elle de rendre le métier de l’enseignement plus attractif en améliorant les conditions salariales des enseignants?

En effet, c’est ce qu’il faut faire. Rappelons-nous que l’enseignant avait, il y a de là quelques décennies, un salaire honorable qui lui permettait de bien remplir ses fonctions. Maintenant, il circule en bicyclette ou à pieds. Les salaires et les conditions des enseignants doivent impérativement être revus, mais surtout, leur formation.

 

Justement, le recrutement à l’école publique se fait désormais par contrat, c’est-à-dire qu’on aura des enseignants sans formation pédagogique. Y a-t-il un risque de dégrader davantage la qualité de l’enseignement?

Tout dépend de la nature de ce contrat. S’il s’agit de contrats qui posent des critères d’exigence aux futurs enseignants, là, ça peut être fructueux. Mais si le gouvernement commence à recruter par CDD n’importe qui et n’importe comment, comme on l’a fait pendant ces trois dernières années, ce sera une calamité. La formation des enseignants est une problématique qui mérite d’être traitée avec plus de vigilance, pour concevoir des centres de formation de haut niveau.

 

La généralisation de l’enseignement primaire est un objectif quasiment réalisé. Est-ce que cette massification s’est faite aux dépens de la qualité?

Absolument. La généralisation s’est faite au détriment de la qualité, et les chiffres en attestent. Aujourd’hui, 25% des élèves quittent l’école primaire et deviennent souvent des enfants de la rue. Il ne suffit pas de scolariser, encore faut-il bien le faire. La massification est une nécessité absolue, certes. Il faut donc l’accompagner par des mesures qui rendent l’élève épanoui dans son école, et qui font en sorte qu’elle ne soit pas synonyme d’échec pour l’enfant.

 

LIRE: Que faut-il changer dans l’école marocaine?

 

La langue arabe sera maintenue comme la langue officielle de l’enseignement. Soutenez-vous toujours l’enseignement et l’usage de la darija à l’école?

Je le soutiens, totalement. Cela n’exclut pas que la langue reste la langue officielle de l’enseignement. Ce que je propose, c’est d’accueillir les enfants dans le préscolaire et les éduquer par leur langue maternelle. C’est une loi universelle, qui s’applique partout au monde.

Au Maroc, on n’a malheureusement pas compris ça, et on a tort: la darija est une nécessité.

C’est d’ailleurs dans cette optique qu’on a publié, au sein de la fondation Zakoura, un dictionnaire de la darija. On est en train aujourd’hui de confectionner un autre dictionnaire, sur la grammaire de la darija et, prochainement, on va réunir les spécialistes maghrébins pour réfléchir aux moyens d’inculquer l’apprentissage de notre langue maternelle. La darija n’est pas qu’une langue parlée: elle s’écrit, plus fréquemment d’ailleurs que l’arabe classique. Les gens communiquent sur internet en darija, les publicités se font en darija, des poèmes et des scénarios sont écrits en darija. C’est une langue que plus de 95% de marocains parlent.

 

Le e-learning est souvent présenté comme la panacée. Quel est votre avis sur la question et en quoi peut-il améliorer la qualité de l’enseignement au Maroc?

À l’époque du gouvernement Jettou, on avait instauré le programme Génie (Généralisation des Technologies d’Information et de Communication dans l’Enseignement, ndlr).

Conséquence: il y a eu des milliards investis pour des résultats lamentables.

Il ne suffit pas d’acheter des ordinateurs et d’équiper des classes avec. Il faut aussi prévoir les moyens humains pour mettre en œuvre un tel programme. Or, il n’y avait pas de formateurs pour apprendre aux élèves à manipuler ces outils. Une grande partie du corps enseignants ne maîtrise pas l’informatique. Il faut changer cette réalité. Il y a de petits ordinateurs qui coûtent 2.000 dirhams qu’on peut mettre à disposition des élèves, à condition qu’il y ait des personnes capables de transmettre un savoir informatique.

 

LIRE: Les mauvaises notes de l’Education nationale

 

Une des mesures phares de cette réforme prévoir que les familles les plus aisées payent des frais de scolarité pour leur enfants à partir du lycée. Ne risque-t-on pas d’encourager la désertion scolaire ?

J’espère que non. Ce qui et évident, c’est qu’on ne doit pas faire payer les familles démunies. La décision du gouvernement a été prise parce que, en parallèle, il dit vouloir rendre les 15 premières années d’enseignement obligatoires. Je pense que c’est logique si on considère qu’il faut une contribution des parents les plus aisés. Reste que, la difficulté est de savoir quelles sont les familles aisées et quelles sont celles qui ne le sont pas. Le ministre de l’Éducation avait dit que son département est en train d’effectuer des études dans ce sens, et que fin 2018, les indicateurs de classification des familles seront prêts. Attendons pour voir…

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